Miné par des divisions profondes depuis l’arrivée de Tidjane Thiam, le PDCI peine à retrouver cohésion et crédibilité, au point de donner l’image d’un parti enlisé dans une crise sans issue.
Depuis l’élection de Tidjane Thiam à la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) en décembre 2023, l’ancien parti unique semble enlisé dans une crise permanente. Contestations internes, fractures politiques, contre-performances électorales et remise en cause du leadership de son leader, les signaux d’alarme se multiplient, donnant l’image d’un parti en perte de repères.
Dernier épisode en date, le refus de trois députés-maires, en l’occurrence Sylvestre Emmou, Jacques-Gabriel Ehouo et Jean-Marc Yacé, de siéger au sein du groupe parlementaire PDCI-RDA. Ces élus de Port-Bouët, du Plateau et de Cocody dénoncent le choix jugé unilatéral de l’avocat Jean Chrysostome Blessy comme président du groupe parlementaire, décidé par Tidjane Thiam sans concertation préalable.
Selon des sources proches des frondeurs, ce refus traduit un malaise plus profond. Les trois élus reprochent au président de leur parti un mode de gouvernance centralisé, marqué par un déficit de dialogue et une faible prise en compte des équilibres internes, notamment régionaux. « Les grandes décisions sont prises sans consultation réelle. Tout se fait comme si les avis des cadres ne comptaient pas », confie une source interne.
Cette contestation est d’autant plus significative que Sylvestre Emmou et Jacques Ehouo étaient jusque-là considérés comme des soutiens du successeur d’Henri Konan Bédié. Leur prise de distance traduit une perte progressive de confiance au sein même du cercle des fidèles.
Crise de légitimité persistante
Dès son accession à la présidence du PDCI, Tidjane Thiam a été confronté à une contestation menée notamment par Thierry Tanoh et Jean-Louis Billon. Ceux-ci dénonçaient un processus électoral opaque, marqué par des soupçons de favoritisme. À la veille du congrès électif, suspendu un temps par la justice, les anciens ministres avaient pointé « un manque de transparence » et « une crédibilité affaiblie » du processus. Une contestation qui a laissé des traces durables dans le fonctionnement du parti.
Au fil des mois, plusieurs choix stratégiques de Tidjane Thiam ont alimenté les critiques. La nomination de Sylvestre Emmou au poste de secrétaire exécutif, finalement écourtée en novembre 2025, est perçue comme un mauvais casting. Plus marquante encore, sa décision tardive de renoncer à sa nationalité française en février 2025 a stoppé net son ambition présidentielle.
À cela s’ajoute son départ en exil volontaire en mars 2025, justifié par des raisons sécuritaires, mais vécu par de nombreux militants comme un abandon du terrain politique. Cette gouvernance à distance, largement critiquée, a accentué le fossé entre la direction et la base.
Sur le plan des alliances, les hésitations ont également pesé. Après avoir participé à la CAPCI, puis fondé le Front commun avec Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam a engagé seul son parti dans les législatives de décembre 2025, sans véritable concertation avec ses partenaires. Une démarche qui a contribué à fragiliser davantage les alliances de l’opposition.
Dégringolade électorale inquiétante
Les résultats des législatives de décembre 2025 ont confirmé l’ampleur du malaise. Le PDCI a enregistré un recul historique, perdant plusieurs de ses bastions traditionnels, notamment à Yamoussoukro.
Selon le vice-président Séri Bi N’Guessan, la chute électorale sous la direction actuelle constitue « une rupture politique ». En deux ans, le parti aurait perdu près de la moitié de son poids parlementaire, révélant un affaiblissement sans précédent.
« Perdre le fief du président du parti est un message clair. Il existe un fossé entre la direction et la base », a-t-il estimé, appelant à un dialogue inclusif pour restaurer la cohésion.
Face à cette crise multidimensionnelle, les positions divergent. Certains cadres, comme Marius Konan, plaident pour un rapprochement avec le RHDP afin de préserver la stabilité politique et obtenir des concessions institutionnelles.
D’autres y voient une trahison de l’identité du parti et refusent toute alliance avec l’ancien allié. Cette divergence stratégique alimente de nouvelles tensions au sein du « vieux parti ».
Une fronde qui s’amplifie
La contestation ne se limite plus aux cercles discrets. Valérie Yapo, bien connue pour avoir saisi la justice aux fin d’invalider l’élection de l’ancien dirigeant du Crédit suisse de la présidence du PDCI, a appelé ouvertement ce lundi 9 février à la reddition de Tidjane Thiam, dénonçant une direction « par procuration » et « via les réseaux sociaux ».
« Au lieu de rassembler, la direction fracture. Le PDCI ne peut être dirigé à distance », a-t-elle déploré, résumant un sentiment partagé par de nombreux militants.
Un parti à la croisée des chemins
Entre contestations internes, leadership fragilisé, gouvernance contestée et pertes électorales, le PDCI traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire. La fronde des députés-maires, loin d’être un simple incident, apparaît comme le symptôme d’un malaise profond.
Dans l’état actuel, le PDCI paraît engagé dans une véritable impasse politique, dont il ne sortira qu’au prix d’une remise en cause profonde de sa gouvernance et de ses pratiques.
Marc Dossa