Gbêkê: Sidi Touré raconte l’histoire de l’Empire de Marabadiassa

par NORDSUD
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Depuis Marabadiassa,  le samedi 19 novembre 2021, le ministre des Ressources animales et halieutiques,  Sidi Tiémoko Touré, a raconté l’histoire de son ancêtre, l’empereur Mory Touré, qu’il ne faut point confondre avec Samory Touré. Il a régné sur l’empire de Marabadiassa de la fin du XIXème siècle au début du XXème siècle.  Le ministre a insisté sur le ‘’ton’’, c’est-à-dire l’alliance scellée par son aïeul malinké  et le peuple baoulé pour la préservation de la paix dans cette localité de la région de Gbêkê dans le département de Béoumi.

Voici l’intégralité du témoignage de Sidi Touré.

«Mme le préfet du département de Béoumi, vous me connussiez sans doute de ma position de ministre des Ressources animales et halieutiques.  Mais j’aimerai devant mes parents, me présenter davantage. Je m’appelle Sidi Tiémoko Touré. Mon père est Hamed Touré. Il a pris la parole tout de suite. Je vous demande de l’applaudir. Ma mère s’appelle  communément Mangbé Touré. Elle n’est pas là. Je vous demande de l’applaudir. Je vous demande aussi d’applaudir ma petite maman qui est aussi là.

 Je suis surtout le descendant de feu Mory Touré, fondateur de Marabadiassa. Ce dernier, il faut le dire à juste titre, fut l’empereur Mory Touré de l’empire de Marabadiassa qui a existé dans cette contrée à la fin du XIXème siècle.

 C’est un pan de notre histoire qui n’est pas trop connu. Parce que tout comme le peuple akan a fait sa migration pour venir en Côte d’Ivoire, le peuple de Diassarakan a aussi fait sa migration à partir de la bande du fleuve Niger.

Nos aïeuls, avec Mory Touré, en tête sont venus du Niger actuel. Ces deux peuples se sont retrouvés ici sur le sol de Marabadiassa, parce que mon aïeul  qui a trouvé sur place ici des peuples au bord du fleuve Bandama a décidé de s’y installer.

En prenant cette décision, il a été accompagné dans cette décision par plusieurs chefs canton à savoir Konan Toto, chef de canton Satiklan, le chef canton Sinze de Nguessankro, les chefs Messou du Gbro, sans oublier le chef Kete du canton Goli.

Voici comment toutes ces populations venant d’ailleurs se sont retrouvées, se sont renforcées pour s’aider à leur installation et surtout à l’installation de Marabadiassa jusqu’à ce jour.

Il faut dire avant tout ceci que Mory Touré dans son parcours était un guerrier. Jeune vaillant et dynamique, il était un guerrier de la même génération que Samory Touré. C’est dire que nous sommes dans le tournant des années 1880. Mory Touré s’est retrouvé ici à Marabadiassa. Il est vrai que l’on tend à les confondre. Mais Samory a eu son parcours. Mon aïeul avec qui ils se sont rencontrés a eu aussi son parcours.

Mon aïeul a fait ses armes au Soudan français. Il s’est retrouvé ici en Côte d’Ivoire alors qu’il était à la recherche de son père qui s’était installé à Katiola où il a rendu l’âme. Venu récupérer les biens de son père, Mory Touré a été confronté au refus des populations sur place. Cette période s’est soldée par des batailles avec les peuples Djiminy et Djamala et Tagouana. C’est à la suite de ses batailles rangées qu’il a remportées que mon ancêtre décida de s’installer à Marabadiassa.

Il s’installa surtout au vu de la cohabitation pacifique qu’il eut avec les peuples baoulé dont j’ai parlé.  Il s’est senti en parfaite symbiose avec les baoulé. Alors, au nom de la parole donnée, il s’est engagé à être, au nom de la redevabilité, le bouclier protecteur  de tout l’arrière-pays baoulé à partir de Marabadiassa, le havre de la paix. Cela n’a pas tardé à être mis à l’épreuve. Il convient de relever que quelques années après l’installation de mon aïeul à Marabadiassa, Samory Touré dont je parlais, un autre guerrier en conquête de terre, est arrivé à Maraba. Mais il avait entendu parler de son collègue guerrier qu’est Mory Touré.

Alors Samory s’est installé sur l’autre rive du fleuve Bandama. Il a alors envoyé ses sofas vers Mory Touré pour avoir l’autorisation de rentrer sur ses terres afin de les conquérir. Mon aïeul s’y est opposé parce qu’il connaissait les pratiques de Samory Touré. Des négociations s’en sont suivies. Mon aïeul s’est déplacé à plusieurs reprises dans le ‘’tata’’, c’est-à-dire le palais de Samory Touré non loin d’ici à Borobana, de l’autre côté du fleuve. Il voulait lui  faire comprendre qu’ici, il n’y avait que bonté et amour entre toutes les populations et surtout les populations baoulé.

Alors il n’avait pas besoin de les soumettre ou les attaquer.  Samory Touré n’a pas voulu entendre raison. Mais il savait aussi qu’il ne pouvait pas déclarer la guerre à Mory Touré parce que se connaissant, il savait les capacités militaires de Mory Touré. Ils avaient fait leurs armes dans les mêmes écoles de guerre de l’époque. Alors Samory Touré est resté sur l’autre rive du fleuve, retranché dans son tata pendant plus de 6 mois, négociant pour envahir le pays baoulé. Mon aïeul qui s’était érigé en bouclier a indiqué à Samory que cette partie qu’il occupait était le boribanan, c’est-à-dire le bouclier qui protégerait à jamais l’arrière-pays baoulé.

C’est ainsi que cela a été tout le temps de son règne. En plus de s’imposer en tant que bouclier du peuple baoulé, mon aïeul a décidé de faire un ‘’ton’’, une alliance  avec les baoulé dans laquelle aucun sang baoulé ni malinké ne devait verser. Cette alliance a survécu. Cette alliance demeure au-delà de toutes les personnalités que j’ai précédemment citées.  Cette alliance a duré jusqu’à l’arrivée des colons français, venus à la conquête de nos terres. Mon aïeul qui connaissait l’histoire et le parcours des Français s’est encore proposé en médiateur pour éviter une violente répression dans le pays baoulé. Il n’a pas été entendu comme il le fallait.

Malheureusement, il est décédé dans cet intervalle. Peu avant son décès, il a recommandé à ses frères et sœurs de ne point divulguer la nouvelle de son décès. Il a demandé de garder dans la confidentialité son décès parce que tant que tant que les populations  savaient qu’il était en vie, aucune attaque ne pouvait parvenir de l’extérieur sur ses terres. Ainsi sa mort resta secrète durant trois ou quatre ans. Son nom seul suffisait à faire reculer l’ennemi et les envahisseurs. L’arrivée des Français dans le Gbêkê a provoqué une forte réaction de la part des populations baoulé conduites par Nanan Gbêkê. Et cette forte réaction a emmené une répression très forte de la part des forces françaises. Nos parents baoulé s’en souviennent.

De cette confrontation, mes aïeuls qui s’étaient érigés en médiateurs ont perdu la vie ainsi que des parents baoulé. Ce fut une parenthèse douloureuse. Mais mes aïeuls s’étaient interposés au vu de l’engagement qu’ils avaient pris vis-à-vis des baoulé. Finalement, les Français l’ont emporté. Ils se sont installés. Et la vie a continué.  Nos parents baoulé et malinké se sont retrouvés. Ils ont alors compris qu’il fallait mieux se comprendre et mieux comprendre la prédiction de Mory Touré qui était celle de savoir qu’il fallait s’unir face à ceux qui sont venus. Cet épisode clos, l’alliance scellée a été renforcée entre baoulé et malinké. Entre Marabadiassa et les autres populations de cette région, c’est une alliance de sang qui ne pourra jamais être affaiblie quelles que soient les épreuves. Nos chefs connaissent l’histoire. Et cette histoire doit être enseignée davantage au profit de nos peuples.»

Propos recueillis par Allah Kouamé, Correspondant permanent

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