Avec Simone Gbagbo, c’est le retour du discours de la haine de l’étranger, de l’immigrant. Alors que ce jeudi 18 novembre 2021, elle prenait part à la cérémonie de lancement du «Programme inclusif pour la réconciliation nationale» organisé par Pulchérie Gbalet et &Alternative Citoyenne Ivoirienne& (ACI), une organisation de la société civile à Abidjan, elle s’est laissée aller à un discours ultranationaliste, xénophobe…qui rappelle les années de braise que le régime frontiste a fait vivre aux ressortissants de certains pays de la sous-région vivant en Côte d’Ivoire.
La haine à la bouche. Verbatim dans l’édition N°5914 du Nouveau Réveil du vendredi 19 novembre, page 9: «Beaucoup de bourreaux se sont appropriés les biens de leurs victimes. Ce sont des plantations, des forêts, des maisons. Ces bourreaux-là continuent de narguer leurs victimes, au vu et au su de tout le monde. Aujourd’hui encore un climat d’insécurité, quelques fois même de terreur, est entretenu dans certains villages par des immigrants qui détiennent des armes de guerre. Aujourd’hui encore, plusieurs fils du pays sont toujours en prison et d’autres en exil. Ceux d’entre eux qui sont rentrés se rendent compte que rien n’est mis en œuvre pour leur réinsertion et celle de leurs enfants dans les écoles», tente de convaincre l’ex-Première dame ivoirienne sans apporter le moindre début de preuve de ces graves allégations.
Simone Gbagbo a profité de cette cérémonie qui avait pour but de présenter les projets conçus par la société civile afin d’aller résolument à la réconciliation pour revenir sur un élément de langage qui a savamment été distillé dans la presse quand le Front populaire ivoirien était au pouvoir : l’étranger envahisseur. En son temps, le conflit ivoirien était présenté comme une guerre d’envahissement de l’étranger. Et c’est ce refrain qu’elle tente de remettre au goût du jour. La dangerosité du propos de Simone Gbagbo, dans un contexte de réconciliation nationale, est évidente. De la notion d’«immigrants» à celle de haine ethnique, il n’y a qu’un pas que Mme Gbagbo franchit aisément.
D’autant que le discours est tenu par une ancienne haute autorité de l’État, l’épouse de l’ex-président de la République et ex-député à l’Assemblée nationale. Ce qui permet de dire qu’elle veut que les Ivoiriens restent cramponnés sur une telle thématique, la haine de l’étranger qui accapare les terres des nationaux à l’aide des armes.
Affirmer sans démontrer. L’honnêteté intellectuelle aurait voulu que celle qui a une fois participé à la gestion du pouvoir d’Etat dise à son auditoire les zones concernées, combien de personnes souffrent de cette situation d’envahissement. Tout simplement documenter les faits avant de venir en parler publiquement. Que nenni. Elle préfère faire des affirmations comme dans des causeries de cabaret. Après ces accusations, elle s’évertuera à montrer qu’entre les Ivoiriens eux-mêmes, le feu couve toujours. Elle reconnaîtra néanmoins que «plusieurs initiatives ont été prises par les gouvernants pour instaurer un climat de paix». «Mais force est de reconnaître que ces initiatives-là ont montré leur limite. La société civile est toujours divisée. Les ressentiments demeurent vifs. La méfiance entre les Ivoiriens est toujours de mise. Les poches de division demeurent. Les cœurs sont encore chargés de frustration, d’amertume et d’esprit de vengeance», établit-elle. Pour Simone Gbagbo, les Ivoiriens n’ont pas suffisamment tiré les leçons de la grave crise post-électorale de 2010-2011, qui a fait officiellement 3000 morts. Même quand elle essaie de donner ses recettes pour la réconciliation, la haine de l’immigré revient à la surface de son discours : «Le processus de réconciliation exige, implique le traitement dans la justice et la vérité de l’action des populations venues de la sous-région et d’ailleurs et qui ont agressé, pillé, confisqué et qui détiennent encore aujourd’hui des terres, des champs, des habitations, dans l’indifférence et quelquefois avec la complicité des Etats membres». Ce type de propos est dangereux et inquiétant venant de quelqu’un comme Simone Gbagbo. Elle qui dit s’être interrogée sur la question de la réconciliation durant ses longues années de détention. Parce qu’un tel discours opère sur les esprits un travail de fond qui peut avoir de lourdes conséquences sur le terrain. La terreur, la rancune, la peur vécue dans sa chair ou pour son proche, peut faire tuer.
L’étranger, cause de tous les maux. L’idéologie déroulée par Simone Gbagbo pourrait apporter une caution éthique au passage à l’acte : la violence contre les étrangers. Ce passage du discours de Simone Gbagbo dans un cadre censé parler de réconciliation montre à quel point le danger est grand, puisque l’immigré est toujours présenté par elle comme l’ennemi commun. L’épouse de Laurent Gbagbo sait très bien qu’on tue plus et plus facilement lorsque l’on est persuadé d’agir pour la bonne cause. Déclencher la violence n’est pas un phénomène superficiel. Et Simone Gbagbo, la licenciée en linguistique africaine, docteure en lettres modernes, option littérature orale, mesure bien le poids de chaque mot qu’elle emploie. A force de répéter aux populations que leur malheur vient des étrangers, on finit par leur donner toutes les raisons de s’en prendre à eux. La question pour Simone est: Parviendra-t-elle à avoir le sommeil si des personnes innocentes, des enfants sont tués dans les violences qu’elle appelle de tous ses voeux ? Décidément, Mme Gbagbo ne changera pas.
Bakayoko Youssouf