Dans cet entretien accordé à nordsud.info, l’humoriste Koffi Arnaud KA, plus connu sous le pseudonyme de ‘‘Tout Content’’, explique avoir adopté le personnage d’un homme soûl, pour bénéficier d’une plus grande liberté de parole et dénoncer les travers de la société avec stratégie.
Pourquoi “Tout Content” ?
Dans le milieu de l’humour, ‘‘Magnific’’, quand il monte sur scène, il se produit, il fait un travail magnifique. C’est pareil pour l’Ambassadeur Agalawal, il tient l’ambassade du rire. Alors, puisqu’ils ont déjà pris tout ce qui est diplomatique, moi je vais prendre les mots qui sont “Tout Contents”. L’objectif de l’humour, c’est de rendre tout le monde content.
Dans ce personnage, vous jouez un homme ivre. Pourquoi ce choix et quel message souhaitez-vous transmettre ?
C’est celui qui est ivre qui peut tout dire, sans risquer de représailles importantes. Le personnage fait rire les gens au quartier, même s’il peut souvent énerver d’autres personnes. Mais le message derrière, c’est pour dire aux gens : “quand tu bois, voici les dégâts que tu peux causer”. Souvent aussi, je m’assois et je me demande : et s’il y avait un monde uniquement de soûlards ? On est assis dans un espace, la serveuse est soûle, le taximan est soûl. Le soûlard, en réalité, on peut le mettre dans la peau de tout le monde.
Adama Dahico, qui est l’un de vos devanciers, a adopté ce même personnage. Est-ce qu’il vous a inspiré ?
Avant de parler de lui, je dois enlever mon chapeau car il faut respecter le doyen. Je ne peux pas dire que l’inspiration vient totalement d’Adama Dahico, mais il faut dire que ce sont eux qui ont motivé et inspiré l’humour en Côte d’Ivoire. Ils ont vulgarisé l’humour en Côte d’Ivoire. Naturellement, ils ont motivé ceux qui nous ont inspirés. Si tu t’inspires de ‘‘Magnific’’, forcément tu t’inspires d’Adama Dahico, de Gohou…, parce que ceux qui t’inspirent sont eux-mêmes inspirés par ces doyens-là. Je suis motivé par le doyen Adama Dahico, par papa Gohou, par papa ‘‘Digbeu Cravate’’, par papa Oméga David et par papa Bamba Bakary.
Comment est née votre passion pour la comédie ?
Disons que l’humour est un comportement qui est inné chez tous les Ivoiriens. On le manifeste dès le bas âge, sans vraiment y prêter attention. À l’école, j’étais chef de classe. J’étais rigoureux, mais je faisais rire mes amis. Je m’amusais, mais quand c’était le travail, je le faisais bien. En 3ème, une amie qui était en seconde me faisait faire le tour des classes. Elle me mettait devant les gens et m’annonçait. Je ne le faisais pas en tant qu’humoriste, je le faisais parce qu’elle me promettait des friandises. Après, je suis rentré dans la danse. J’ai fait le slam, le conte… La seule chose que je ne maîtrise pas, c’est jouer des instruments et chanter. Comment j’ai commencé l’humour ? Dans l’église que je fréquente, il y avait un concours de jeunes et chaque église devait être représentée par un humoriste pour développer un thème et faire rire. Il n’y avait personne. On m’a dit : “Toi, tu fais rire les gens ici, vas-y !” C’est comme ça que j’ai été lancé ! J’ai bossé car je n’aime pas la défaite. J’ai gagné le concours. J’ai alors commencé à associer l’humour à la danse dans les bars. Pour être vu, j’allais sur Facebook et je tapais “casting d’humour”. J’ai participé à beaucoup de castings. Ça n’a pas toujours été concluant mais, ce sont les échecs qui font le parcours d’un artiste et qui donnent d’autres capacités de réflexion.
Comment s’est fait le contact jusqu’au Parlement du rire ?
C’est un processus. J’ai d’abord été révélé par NCI dans l’émission ‘‘On rit pas un peu’’ ? C’est à travers ma scène sur NCI que le Gondwana m’a appelé. J’avais déjà participé à un casting pour l’école de comédie du Gondwana. Ils ont vu que j’avais du potentiel. Ils m’ont testé au Gondwana Club. On y est arrivé grâce à Dieu. Le Gondwana Club est très dur, c’est un public de “boss” qui ne rit pas facilement. Si tu arrives à faire rire les “boss”, tu peux assurer au Parlement du rire. Le Gondwana est une structure très sérieuse, tu dois envoyer tes sketchs même si tu es fort. J’ai envoyé mes sketchs, ils ont analysé. Le premier sketch que j’ai joué n’a pas été posté sur leur page, c’est le deuxième, celui où je suis venu à l’improviste, qui a été posté et “boum”! À partir de là, chaque scène est devenue décisive pour les suivantes.
Comment définiriez-vous votre manière de faire rire ?
Au début, les gens pensaient que j’allais parler uniquement de l’alcool. Tant que tu n’as pas dévoilé ta vision clairement, les gens voient les choses à l’état brut. Mes doyens ont vu après que je pouvais développer tout type de sujet. Je disais qu’on peut développer le thème du soûlard dans la peau de n’importe quel personnage. On ne peut pas me fixer une étiquette, à part peut-être celle du soûlard. Mais, je suis dans tout : policier, etc. Les soûlards sont partout, comme le sel. C’est l’état d’esprit du soûlard qui m’inspire car, il est décalé. Par exemple, dans mon sketch sur l’assurance, je dis : “les gens ont une assurance contre les accidents, mais ils ont peur de faire un accident.” C’est logique ! Pourquoi payer si on a peur ? Le soûlard, lui, se dit que les gars de l’assurance se reposent trop, alors il sort sa voiture et cogne pour leur donner du travail. Ça peut paraître fou, mais c’est réfléchi. L’esprit du soûlard permet de briser des barrières et de dire certaines vérités, par exemple sur l’infidélité, que d’autres n’osent pas aborder.
Combien dois-je payer si je souhaite avoir “Tout Content” pour une prestation ?
Tu appelles mon manager. Il te donne les conditions. Les conditions varient selon la prestation, le temps, le lieu et aussi la période. Tu n’auras pas les mêmes conditions en mois de carême qu’en décembre.
Comment vous préparez-vous pour un spectacle ?
Ça dépend. Il y a des textes qu’on adapte. Si on me donne un thème, je peux l’intégrer dans mon sketch avec des improvisations. Mais comme on dit, “la bonne improvisation est celle qui bien préparée au préalable”. Il y a une base et on ajoute des touches.
Quels sont les moments les plus marquants de votre carrière ?
Le jour de ma révélation, mon entrée au Gondwana, et le spectacle Abidjan capitale du rire. J’ai fait le gala des 10 ans d’Abidjan capitale du rire, j’étais le seul jeune. Ce sont des scènes qui te rendent mature. Chaque prestation a sa réalité et ses coulisses. Parfois, tu arrives et il n’y a pas d’animateur alors que le cachet est conséquent. Une autre scène qui m’a marqué et m’a donné confiance, c’est un spectacle en bordure de plage dans un complexe avec des bungalows. Mon manager ne m’avait pas prévenu de la configuration pour ne pas me stresser, il voulait que j’affronte le truc “colo colo”. Les gens étaient dans leurs bungalows, mais dès qu’ils ont entendu ma voix, ils sont sortis pour me voir. Je dis merci aux Ivoiriens pour leur amour. Mais ça va au-delà de la Côte d’Ivoire. Je suis allé au Burkina, au Togo, et j’ai vu que les gens m’aiment. Mon papa Adama Dahico peut se dire qu’il a une relève qui est bien assurée.
Est-ce que l’humour nourrit bien son homme ?
Pourquoi cette question ? C’est par rapport à l’actualité de l’icône Fortuné qui a bénéficié récemment d’un SOS ? Il ne faut pas voir ça comme ça. Les anciens qui ont joué au ballon n’ont pas les mêmes conditions que les nouveaux. Le monde est souvent ingrat, ceux qui ont lutté ne sont pas toujours ceux qui mangent, ce sont les nouveaux qui arrivent qui en bénéficient. Les gens associent souvent la télé à l’argent, mais la télé c’est souvent pour la promotion. Ma première figuration dans un film, c’était 15 000 francs. Un pays ne peut pas vivre sans culture. Les doyens ont lutté pour ça, on doit les aider. Si ces doyens n’ont pas reçu gain de cause durant leur carrière, il faut qu’on les aide franchement. Ton rêve, si tu ne le réalises pas, il va te hanter. En Afrique, on ne tient pas compte du côté psychologique, mais il y a une discordance entre la visibilité et la réalité financière qui peut être fatigante.
Rencontrez-vous des difficultés dans le milieu ?
Forcément, car chaque scène a sa réalité. Mais c’est ça qui fait le métier. Il faut que les gens comprennent que l’humour n’est pas un travail de voyous. C’est un travail de bureau à plein temps. Tout est dans l’écriture. Ce n’est plus seulement de l’improvisation. Je me base beaucoup sur mes performances en philosophie et en dissertation pour écrire mes textes. Si tu n’apprends pas ces techniques, tu vas te perdre. Il faut que la corporation soit respectée avec des étapes de formation. Ne fais pas de projet sans stratégie, sinon c’est comme si tu jetais ton argent.
Interview réalisée par CDC