Louis-André Dacoury-Tabley : l’homme de conviction qui a assumé ses choix jusqu’au bout

L’ancien ministre-gouverneur du district du Gôh-Djiboua a tiré sa révérence, au bout d’une longue période de maladie.

Acteur engagé en faveur du multipartisme, compagnon de Laurent Gbagbo, figure des Forces nouvelles, négociateur et responsable gouvernemental sous Alassane Ouattara, Louis-André Dacoury-Tabley aura traversé les grandes fractures politiques de la Côte d’Ivoire sans se dérober aux choix qui ont jalonné son parcours.

La politique ivoirienne perd l’une de ses figures les plus singulières. Louis-André Dacoury-Tabley est décédé le samedi 17 octobre 2026 à Abidjan, à l’âge de 81 ans, des suites d’une longue maladie. Avec sa disparition s’achève le parcours d’un homme qui aura pris part, pendant plusieurs décennies, aux combats, aux ruptures et aux recompositions qui ont façonné l’histoire politique contemporaine de la Côte d’Ivoire.

Son itinéraire est celui d’un homme de conviction, dont les engagements successifs témoignent d’une volonté constante de prendre position dans les moments décisifs. De la lutte clandestine pour le multipartisme à son engagement dans la rébellion armée, en passant par les négociations de sortie de crise et les responsabilités exercées au sein de l’État, Louis-André Dacoury-Tabley n’aura pas été un simple spectateur de l’histoire. Il en fut l’un des acteurs, avec les choix, les risques et les conséquences que cela implique.

UN ENGAGEMENT PRECOCE POUR LE PLURALISME POLITIQUE

Aux côtés de Laurent Gbagbo, de Simone Ehivet et d’Anaky Kobena, Louis-André Dacoury-Tabley participe à la création du Front populaire ivoirien (FPI), à une époque où la contestation du parti unique exige courage, détermination et persévérance. Le combat pour le pluralisme politique ne va alors ni de soi ni sans risques. Il suppose de s’opposer à un ordre établi et de défendre l’ouverture démocratique dans un environnement particulièrement contraignant.

Cet engagement fondateur constitue l’un des marqueurs de son parcours. Avec ses compagnons, il contribue à porter une aspiration qui dépasse les ambitions personnelles mais celle d’une Côte d’Ivoire où plusieurs sensibilités politiques pourraient s’exprimer et concourir à la gestion des affaires publiques.

À cette époque, les liens entre Louis-André Dacoury-Tabley et Laurent Gbagbo sont également ceux d’une amitié profonde. Originaires de la région de Gagnoa, les deux hommes entretiennent une proximité que l’intéressé évoquait lui-même en termes fraternels. « C’était mon grand ami, un frère », confiait-il à propos de celui avec lequel il avait partagé les premières heures du combat politique.

Mais les convictions ne mettent pas nécessairement les hommes à l’abri des divergences. En politique, elles peuvent aussi conduire à la rupture, lorsque les chemins empruntés ne correspondent plus aux mêmes orientations stratégiques.

DE LA RUPTURE AVEC GBAGBO AU CHOIX DES FORCES NOUVELLES

En 1998, Louis-André Dacoury-Tabley rompt avec Laurent Gbagbo. Quatre ans plus tard, en novembre 2002, alors que la tentative de coup d’État du 19 septembre a plongé le pays dans une crise armée, il annonce son ralliement au Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), l’une des principales composantes de la rébellion qui prendra le nom de Forces nouvelles.

Le choix est lourd de conséquences. L’ancien membre fondateur du FPI se retrouve désormais dans le camp opposé à celui de son ancien compagnon de lutte. Cette décision marque une nouvelle étape de son engagement et l’installe au cœur d’une crise qui va durablement diviser le pays.

Il faut reconnaître la portée politique d’un tel tournant. Quitter un mouvement auquel on a consacré une partie de sa vie, rompre avec un ami de longue date et rejoindre un camp engagé dans une confrontation armée ne relèvent pas d’une simple évolution de carrière. Ce sont des choix qui engagent une histoire personnelle, des fidélités et une certaine conception de l’avenir national.

Les motivations de cette rupture mériteraient d’être examinées à la lumière des divergences politiques et stratégiques de l’époque. Mais, au-delà des interprétations, un fait demeure au centre de son itinéraire : Louis-André Dacoury-Tabley a choisi une nouvelle orientation et en a assumé les conséquences politiques.

Devenu l’un des responsables politiques des Forces nouvelles, il participe ensuite aux négociations destinées à sortir la Côte d’Ivoire de l’impasse. Son implication dans le processus qui conduit à l’accord politique de Ouagadougou, signé en 2007, témoigne d’une autre dimension de son parcours. L’homme engagé dans la confrontation se retrouve également associé à la recherche d’une issue politique à la crise.

Cette évolution rappelle que les trajectoires politiques ne se résument pas toujours à une opposition immuable entre deux camps. Elles sont aussi faites de repositionnements, de compromis et de tentatives pour transformer une situation de conflit en perspective de règlement politique.

UN PARCOURS MARQUE PAR LE PRIX DES ENGAGEMENTS

L’histoire de Louis-André Dacoury-Tabley est également traversée par un drame familial qui donne une dimension humaine à ses choix politiques. Selon le récit rapporté, la veille de son ralliement au MPCI, il aurait informé son frère cadet, le docteur Benoît Dacoury-Tabley, de sa décision. Celui-ci, militant du Rassemblement des républicains (RDR), parti d’origine d’Alassane Ouattara, lui aurait répondu : « fais ce que tu as à faire, je prends mes responsabilités. » Le lendemain, le médecin a été enlevé, avant que son corps criblé de balles ne soit retrouvé à Abidjan.

Cet épisode tragique rappelle le prix humain exorbitant des affrontements politiques et la manière dont les violences peuvent atteindre les familles au-delà des lignes de fracture partisanes. Il souligne aussi la gravité des périodes où les choix individuels s’inscrivent dans une confrontation collective dont les conséquences échappent souvent à ceux qui en sont les premiers acteurs.

Loin de réduire son parcours à ses seules décisions politiques, cet épisode invite à mesurer la complexité d’une époque où les engagements se prenaient dans un climat de peur, de défiance et de violence. Il rappelle enfin que derrière les figures publiques se trouvent des hommes, des familles et des destins bouleversés par les crises nationales.

DU CAMP REBELLE AUX RESPONSABILITÉS DE L’ÉTAT

Après les années de crise et de négociations, Louis-André Dacoury-Tabley poursuit son parcours dans les institutions de la République. En janvier 2016, sous la présidence d’Alassane Ouattara, il entre au gouvernement en qualité de ministre des Eaux et Forêts, fonction qu’il occupe jusqu’en janvier 2017. Le 18 juin 2021, il est nommé ministre-gouverneur du district autonome du Gôh-Djiboua.

Ces responsabilités constituent une nouvelle étape de son engagement public. L’ancien compagnon de Laurent Gbagbo, devenu une figure de la rébellion qui a contribué à mettre fin au pouvoir de celui-ci, se retrouve à servir l’État sous la présidence d’Alassane Ouattara.

Sa nomination à la tête du district autonome du Gôh-Djiboua revêt, à cet égard, une portée symbolique particulière. Dans une région historiquement associée à Laurent Gbagbo et au FPI, l’ancien compagnon de lutte du fondateur de ce parti devient un représentant du pouvoir issu de la crise postélectorale de 2010-2011.

Pour certains, cette évolution peut être interprétée comme une illustration du dépassement des anciennes divisions. Pour d’autres, elle soulève la question de la continuité des engagements et de la signification des ralliements successifs. Ces lectures ne s’excluent pas nécessairement, d’autant plus qu’elles témoignent de la difficulté à apprécier des trajectoires politiques façonnées par plusieurs crises et par des rapports de force changeants.

Mais une constante se dégage de son parcours. Louis-André Dacoury-Tabley a accepté d’occuper des positions qui l’ont placé au centre des enjeux politiques de son époque. De la contestation du parti unique aux négociations de sortie de crise, puis à l’exercice de fonctions gouvernementales, il a assumé des responsabilités différentes, parfois au prix de ruptures profondes avec ses anciens alliés.

Marc Dossa

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