Trois ans après son accession à la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire, Tidjane Thiam peine à apaiser les divisions internes. Contestée depuis son élection, sa présidence est aujourd’hui fragilisée par une nouvelle bataille judiciaire qui pourrait déboucher sur une période d’incertitude pour l’ancien parti unique.
À quelques jours du jugement attendu sur les recours contestant le 9ᵉ congrès extraordinaire de mai 2025, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) affiche plus que jamais le visage d’un parti divisé. D’un côté, la direction appelle les militants à faire bloc autour de son président. De l’autre, des cadres historiques et des militants réclament toujours son départ, d’autant plus qu’ils estiment que son maintien à la tête du parti constitue désormais un facteur de crise plutôt qu’un élément de rassemblement.
Les griefs formulés contre Tidjane Thiam ne datent pas d’hier. Dès le processus ayant conduit à son élection en décembre 2023, plusieurs figures du PDCI avaient dénoncé un congrès marqué par un manque de transparence et des conditions d’éligibilité jugées contestables. Jean-Louis Billon et Thierry Tanoh, deux anciens ministres, avaient protesté contre un processus qu’ils estimaient opaque et inéquitable. « Grande est notre déception de constater l’opacité dans laquelle est conduit le processus électoral devant aboutir à l’élection du nouveau président du PDCI. Quelle crédibilité et légitimité aura un Président élu dans de telles conditions ? », avaient interpellé les deux cadres.
Pour sa part, Maurice Kakou Guikahué, alors candidat à la présidence du parti, avait fini par se retirer avant de prendre ses distances avec cette élection.
Les contestations se sont ensuite amplifiées avec les interrogations sur la nationalité du successeur d’Henri Konan Bédié, son appartenance régulière au bureau politique au moment de son élection, puis sa radiation de la liste électorale avant la présidentielle de 2025. À ces critiques s’est ajoutée sa longue absence du territoire national. Installé à l’étranger depuis mars 2025, l’ancien patron de Crédit suisse continue de diriger le PDCI depuis l’exil, une situation que ses détracteurs considèrent incompatible avec les exigences de la direction du principal parti d’opposition.
Même sa réélection lors du 9ᵉ congrès extraordinaire de mai 2025 n’a pas permis d’apaiser les tensions. Organisé après sa démission destinée à répondre aux premières contestations judiciaires, ce congrès a lui aussi été dénoncé par ses opposants, qui reprochent l’absence d’appel à candidatures et un scrutin n’ayant laissé aucune place à la concurrence.
Sur le plan interne, les tentatives de réconciliation apparaissent tout aussi limitées. Le retour de Maurice Kakou Guikahué auprès de l’ex-directeur général du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD) n’aura été que de courte durée. Quelques mois après sa nomination comme conseiller politique, l’ancien secrétaire exécutif a claqué la porte, dénonçant une gouvernance solitaire, des décisions prises sans concertation et des méthodes contraires à la tradition du PDCI. « Dans les échanges avec le président du parti qui ont précédé ma nomination, nous avions mis l’accent sur la création de la confiance pour le rayonnement du parti. Malgré cette profession de foi, des décisions majeures sont régulièrement prises au sein du parti sans que je ne sois associé, consulté, ou informé ; des décisions que je découvre dans la presse comme tout militant de base. Aussi ai-je décidé de démissionner de mes fonctions de conseiller politique du président du PDCI », avait justifié l’ancien professeur de médecine.
Cette fracture se manifeste désormais ouvertement. Le 11 juillet dernier, plusieurs cadres et militants réunis à Yamoussoukro, ont réclamé la convocation d’un bureau politique et l’organisation d’un nouveau congrès afin d’élire un nouveau dirigeant, car ils estiment que leur parti ne pouvait durablement être dirigé efficacement depuis l’étranger. Une initiative que le camp Thiam interprète comme une tentative d’accréditer l’image d’un PDCI profondément divisé.
Dans ce contexte, les recours introduits notamment par Abié Charles Tchétché et Antoine Constant Siaba, qui demandent l’annulation du congrès de mai 2025 et la destitution de Tidjane Thiam, revêtent une importance particulière. Le secrétaire exécutif en chef, Yapo Calice, n’a d’ailleurs pas caché les inquiétudes de la direction, évoquant publiquement le risque d’une mise sous administration provisoire du parti si la justice venait à donner raison aux requérants. « Le danger qui nous guette, c’est qu’à l’issue de cette procédure, le président Cheikh Tidjane Thiam soit destitué de son poste, que tous les organes qu’il a mis en place soient remplacés et que le PDCI soit mis sous tutelle et dirigé par quelqu’un que les militants n’ont pas élu », a-t-il partagé ses appréhensions avec les vice-présidents, lors d’une réunion, le 17 juillet dernier. C’est que, comme pour la plupart des partis d’opposition, la direction du PDCI se persuade que le pouvoir donne un sérieux coup de main à ses rivaux internes.
La réunion du bureau politique que Tidjane Thiam s’est résolue à convoquer, le samedi 25 juillet 2026, a finalement été reporté sine die, du fait de la brutale disparition de l’ancien ministre de l’Intérieur, Emile Constant Bombet.
Ainsi, au-delà de la bataille judiciaire, c’est bien la capacité de Tidjane Thiam à rassembler sa propre famille politique qui est aujourd’hui au cœur des interrogations. Trois ans après son accession à la présidence du PDCI, l’ancien ministre du Plan et du développement, apparaît autant comme le symbole du renouveau revendiqué par ses partisans que comme le principal facteur de division dénoncé par ses adversaires internes. Et, l’espoir d’une réconciliation avec le RHDP dont Tidjane Thiam avait pris l’habitude de critiquer le dirigeant sans ménagement, ces trois dernières années, s’évanouie.
Marc Dossa