Adjahui-Coubé : l’enfer quotidien d’un village en plein Abidjan

Au cœur d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, se cache un village quasi inaccessible. Adjahui-Coubé, village ébrié de la commune de Port-Bouët, vit coupé du reste du monde dès que les premières pluies se signalent. Une réalité dure, faite de boue, de misère et d’oubli, que notre équipe de reportage a pu mesurer lors d’une visite à l’occasion de la fête de la Pentecôte.

Se rendre à Adjahui-Coubé en pleine capitale économique ivoirienne relève du véritable parcours du combattant. Pour rejoindre ce village, deux options s’offrent aux habitants et à leurs visiteurs : emprunter les pinasses sur le plan d’eau lagunaire, ou longer l’aéroport Félix Houphouët-Boigny par la route. La seconde option est, de l’avis général, la plus éprouvante.

La piste de terre qui mène au village est criblée de cratères dignes d’un champ de bataille. En période de pluies, les ornières se transforment en véritables pièges, rendant tout déplacement en véhicule motorisé extrêmement risqué. Les tricycles, en l’occurrence les fameux « Saloni », véritables rois de la piste cahoteuse et de vieux 4×4 aux caisses surélevées constituent les seuls moyens de transport capables de traverser les rivières improvisées que créent les eaux de pluie. « Cette route est un véritable calvaire pour nous. En saison des pluies, la situation devient encore plus grave. Imaginez les situations d’urgence qui nécessitent une évacuation », déplore Kevin, un travailleur de la zone industrielle de Koumassi, originaire du village. « N’eût été le fait que c’est mon village et que le coût du loyer ici est supportable, j’aurais déménagé, rien que du fait de la route impraticable. Quand la saison des pluies débute, je préfère me déplacer en pinasse », confie un Danho, un autre habitant d’Adjahui.

Un curé contraint de s’adapter

C’est à l’invitation de l’abbé Basile Diané, récemment nommé curé de la paroisse Notre-Dame de la Compassion d’Adjahui, que notre équipe de reportage a effectué ce déplacement. Ancien curé de la paroisse Saint-Antoine de Padoue de Moossou, le père Diané a dû rapidement prendre la mesure de son nouvel environnement pastoral. Dans un premier temps, il avait opté pour les tricycles afin d’épargner son véhicule d’éventuelles pannes consécutives à la circulation sur cette ‘’route de l’impossible’’. Mais entre la boue, les éclaboussures et l’inconfort, ce mode de transport s’est vite révélé peu adapté à ses besoins.

Le prêtre a finalement choisi de s’aménager un toit à Adjahui, limitant ainsi ses sorties aux seules situations indispensables. « Il ne sort qu’en cas de nécessité, parce que le déplacement est très périlleux », confirme l’un de ses proches.

Une misère « implacable » au cœur de la ville

Au-delà des difficultés d’accès, c’est la détresse humaine qui frappe d’abord le visiteur. Le père Diané, bâtisseur dans l’âme — il est notamment en train d’édifier une maison d’accueil à Aboisso dédiée aux veuves, aux orphelins et aux plus démunis — n’a pas caché son choc face à ce qu’il a découvert en arrivant à Adjahui. « La misère, ici, est implacable. Je n’avais jamais vu un tel niveau de pauvreté avant d’avoir mis les pieds à Adjahui », témoigne le prêtre.

Pour illustrer l’étendue du dénuement, il cite le cas d’un père de famille qui, faute de ressources et par honte, a refusé de déclarer à l’état civil deux de ses trois enfants — des enfants qu’il continue pourtant de côtoyer chaque jour sous le même toit. Ces deux enfants n’ont donc aucune existence légale. Cette situation, loin d’être un cas isolé, est le reflet d’une réalité systémique à Adjahui.

Des déplacés oubliés par les pouvoirs publics

Le village concentre en effet une population particulièrement vulnérable : celle des personnes déguerpies des différentes communes d’Abidjan et relocalisées à Adjahui. Leur nombre dépasse l’entendement. « Ici, on retrouve la majorité des populations déguerpies dans toutes les communes d’Abidjan. C’est près de 40 à 50 000 personnes. Normalement, ils sont censés être en transit à Adjahui mais, cela fait plusieurs mois qu’ils sont là, totalement démunis. Dans ce lot, on retrouve par exemple des individus qui squattaient le cimetière de Port-Bouët. C’est vous dire qu’ils sont dans un dénuement incroyable. Ils n’ont généralement rien à manger. Grâce à de bonnes volontés, j’essaie de les soulager en organisant des repas collectifs ou en leur offrant des vivres mais, ce que j’arrive à faire, est une goutte d’eau dans l’océan de leurs besoins alimentaires », décrit le père Basile Diané.

Parmi ses préoccupations, la scolarisation des enfants de ces familles déplacées tient une place centrale. Face à l’absence de structures adaptées, le prêtre a pris les choses en main. « On a dû aménager des appâtâmes pour permettre aux enfants d’aller à l’école. Je porte la cause », indique-t-il, résumant en quelques mots la situation de détresse dans laquelle baigne ce bled.

MD

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