Depuis sa chute du Perchoir : comment Bictogo tente de reconquérir Ouattara

Adama Bictogo joue la carte de la résurrection à fond.

Longtemps considéré comme un homme fort du pouvoir ivoirien, Adama Bictogo a vu son influence s’effriter au sein du RHDP après plusieurs déconvenues. De la perte du Perchoir aux tensions internes, en passant par les soupçons sur ses ambitions, l’ex-directeur exécutif du parti présidentiel semble désormais engagé dans une opération de reconquête, dont la célébration de l’indépendance à Yopougon, pourrait avoir constitué une étape clé

Il fut longtemps l’un des hommes incontournables du système Ouattara. Directeur exécutif du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), président de l’Assemblée nationale, député d’Agboville et maire de Yopougon et patron du groupe Snedai, Adama Bictogo avait progressivement bâti l’image d’un cadre aussi influent que redouté. Son ascension semblait même le placer parmi les personnalités susceptibles de jouer un rôle majeur dans l’après-Ouattara. Mais cette trajectoire ascendante a fini par connaître un coup d’arrêt.

La première vraie déconvenue intervient avec la perte du Perchoir. En janvier 2026, alors qu’il était président sortant de l’Assemblée nationale, le député de Yopougon n’a pas obtenu la confiance du chef de l’État pour rempiler. Alassane Ouattara lui a préféré l’ancien Premier ministre Patrick Achi. Pour certains cadres du RHDP, ce choix constituait un désaveu politique. Lors de la défense de la candidature de Patrick Achi, Mamadou Touré, porte-parole adjoint du RHDP, avait notamment évoqué la nécessité de respecter « la ligne rouge institutionnelle ». « Patrick Achi sait la limite de la ligne rouge institutionnelle », avait laissé entendre le ministre de la Promotion de la jeunesse. Dans les rangs du parti présidentiel, beaucoup y ont vu une allusion aux ambitions jugées trop pressantes de Bictogo.

Tournant délicat

C’est en effet l’un des principaux griefs qui lui sont attribués. Dans une interview accordée à France 24, celui que ses partisans ont affectueusement surnommé ‘’le diamant noir’’ n’avait pas fermé la porte à une éventuelle candidature à la magistrature suprême. Se présentant comme un « homme de mission », il expliquait qu’il répondrait à l’appel du président si celui-ci estimait que sa personne était la mieux indiquée pour une nouvelle mission.

« Si jamais le président venait à ne pas être candidat, j’appartiens au RHDP et depuis près de 32 ans, j’ai toujours été un homme de mission. Le président m’a toujours confié les missions et je les ai toujours accomplis. L’une de ces missions, c’est bien la mairie de Yopougon, quartier que je n’ai jamais habité et qui répondait plus de l’opposition. Le président m’a envoyé en mission et j’ai gagné. Il m’a envoyé en mission à l’Assemblée nationale, j’ai été élu à 99 % », avait-il signifié au cours de l’interview, avant d’ajouter qu’il demeurait disponible si « le contexte et l’enjeu » imposaient son choix. « A chaque besoin, je réponds à ses appels. Si le président considère que pour telle pour ou telle mission, je suis l’homme de la mission, parce que la compétence ne vaut que par l’enjeu et le contexte… Si le contexte et l’enjeu fondent que le choix du président doit être ma personne, je répondrai à son appel. Je suis un homme de mission au côté du président Alassane Ouattara », a-t-il clairement affiché sa posture.

Cette sortie, intervenue dans une période particulièrement sensible, a été diversement appréciée au sein du RHDP. Pour certains responsables du parti présidentielle, Adama Bictogo venait de laisser apparaître au grand jour et trop tôt une ambition qui devait rester contenue tant que le chef de l’État n’avait pas clarifié ses intentions.

À cette séquence se sont ajoutées les interrogations suscitées par sa proximité affichée avec certains milieux français, notamment lors de ses échanges avec Emmanuel Macron en juillet 2025, en marge de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie en France. Autant d’éléments qui ont contribué à alimenter les soupçons autour d’une démarche personnelle, alors que la dynamique générale appelait à une candidature du chef de l’Etat, justement pour éviter un déchirement du RHDP.

Mais la marginalisation d’Adama Bictogo ne saurait se résumer à la seule question de ses ambitions. Ses rapports avec plusieurs figures importantes du RHDP se sont également détériorés au fil du temps. Les uns après les autres.

Ses relations, par exemple, avec Patrick Achi s’étaient déjà tendues lorsque son successeur dirigeait la Primature. Cette situation avait notamment conduit Alassane Ouattara à une réorganisation du parti et à une réduction des prérogatives du directeur exécutif qu’était alors Adama Bictogo. Plus récemment, ses accrochages avec Ibrahima Cissé Bacongo autour des opérations de déguerpissement à Yopougon ont exposé au grand jour les divergences entre les deux hommes.

Les tensions évoquées avec Kandia Camara après le scrutin présidentiel d’octobre 2025, ainsi que des rapports jugés plus complexes avec Fidèle Sarassoro ou Téné Birahima Ouattara, ont renforcé l’impression d’un homme au rapport difficile dans sa propre famille politique.

À cela se sont ajoutées les difficultés rencontrées par son groupe Snedai, notamment les contrôles fiscaux, les interrogations autour de certains marchés publics et la perte de contrats stratégiques. Si aucun lien officiel n’est établi entre ces dossiers et son positionnement politique, leur concomitance a néanmoins alimenté les spéculations sur le recul de son influence.

Nouvelles déconvenues, mais une vieille capacité à rebondir

La trajectoire d’Adama Bictogo montre toutefois que l’homme qui se définissait volontiers au temps du régime de Laurent Gbagbo comme un ‘’go between’’, n’en est pas à sa première traversée du désert. En mai 2012 déjà, il avait été démis, de manière retentissante, de ses fonctions de ministre de l’Intégration africaine par Alassane Ouattara, dans un contexte marqué par des interrogations judiciaires et des accusations qu’il contestait. Quelques années plus tard, il avait pourtant réussi à retrouver une place centrale dans le dispositif présidentiel.

Cette capacité à rebondir constitue aujourd’hui l’un de ses principaux atouts. Un de ses proches résume cette résilience à « ses états de services [qui] montrent qu’il est plus loyal que ceux qui mettent en doute son attachement au président Alassane Ouattara. Le poteau indicateur auquel il se reconnaît toujours est le chef de l’État. »

L’histoire politique du député-maire de Yopougon, comporte également une autre constante : sa précédente résurrection a coïncidé avec une défense vigoureuse de la ligne du pouvoir. Alors que le président Alassane Ouattara avait décidé de transformer l’alliance RHDP au pouvoir en parti unifié, Adama Bictogo, en première ligne, n’avait pas hésité à demander à certains responsables de clarifier leur appartenance politique, allant jusqu’à lancer. « Si tu es ministre et que tu n’es pas RHDP, tu libères le tabouret », avait-il enjoint aux cadres qui n’étaient pas enthousiasmé par le projet présidentiel. Mais, cette fidélité revendiquée pourrait-elle aujourd’hui lui permettre de renouer avec le président Ouattara ?

Yopougon, nouvelle rampe de lancement ?

C’est tout l’enjeu de la célébration du 66e anniversaire de l’indépendance à Yopougon. La décision de délocaliser les festivités nationales dans la commune dont il est le maire a offert à Bictogo une occasion inespérée de reprendre l’initiative.

Durant plusieurs semaines, il s’est investi dans les préparatifs, multipliant les visites de terrain et mobilisant les différentes composantes de la société. La mairie a notamment participé aux opérations de remise en ordre urbain, alors même que Bictogo s’était auparavant opposé aux méthodes de déguerpissement défendues par Cissé Bacongo.

Cette fois, le maire de la plus grande commune de Côte d’Ivoire a choisi de jouer pleinement le jeu. Il a également élargi son dispositif de mobilisation au-delà de son seul camp politique. La présence de Charles Blé Goudé (COJEP) ou de Dia Houphouët (PDCI) au comité d’organisation, avec un appel à privilégier l’intérêt national, participe de cette volonté de présenter un Bictogo rassembleur, capable de dépasser les clivages partisans.

Après la cérémonie, Adama Bictogo n’a d’ailleurs pas manqué de remercier publiquement Alassane Ouattara pour avoir choisi Yopougon comme cadre des festivités. « Je tiens à exprimer ma très profonde gratitude à Son Excellence Monsieur Alassane Ouattara, président de la République, pour son leadership et l’honneur qu’il a fait à notre commune », a-t-il écrit immédiatement sur sa page Facebook.

Le pari d’un retour en grâce

Reste désormais à savoir si cette démonstration de mobilisation suffira à inverser la tendance. Pour ses détracteurs, le déclassement de Bictogo est désormais trop avancé pour être facilement corrigé. D’autant plus que certains responsables du RHDP regarderaient déjà vers d’autres profils pour les prochaines échéances à Yopougon, tandis que son bilan à la tête de la commune fait l’objet de critiques. Ses partisans, eux, mettent en avant son expérience, son réseau et surtout sa capacité à mobiliser. Ils considèrent que le parti présidentiel aurait tort de se priver d’un responsable qui conserve une implantation politique importante et une influence réelle auprès d’une partie de la jeunesse.

Le rendez-vous de Yopougon pourrait donc n’être que le premier acte d’une nouvelle opération de reconquête. Après avoir connu le sommet, puis la disgrâce, Adama Bictogo tente désormais de démontrer qu’il sait encore rebondir. Mais, dans un système politique où la confiance du chef de l’État demeure déterminante, la question essentielle reste entière : l’ancien homme fort du RHDP parviendra-t-il à reconquérir durablement la confiance d’Alassane Ouattara ?

Marc Dossa

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