«Pourquoi les Ivoiriens cassent et brûlent»

L’interview du sociologue, Dr Kamarako Vasséko de l’Université Félix Houphouët-Boigny

Dans cette interview, Dr Karamako revient sur les transformations intervenues ces dernières années dans le comportement des Ivoiriens.

Depuis quelques années, on assiste à de nouvelles formes de violence en milieu scolaire, avec notamment le phénomène des congés anticipés. Il y a une perte des valeurs qui s’accentue. Pourquoi les élèves se livrent-ils à de telles pratiques ?

Le phénomène des congés anticipés est un problème social. La question liée à ce problème est purement dynamique. Ce que vous appelez perte des valeurs est plutôt le changement de regard sur nos sociétés. Nous ne sommes plus dans des sociétés fermées. L’ouverture des médias, des nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic), fait qu’il y a des éléments ‘‘influenceurs’’ qui arrivent à introduire de nouvelles valeurs dans nos sociétés ; une nouvelle façon de penser la société. C’est ce qui explique, par exemple, le phénomène des congés anticipés. Ce sont des modèles qui sont passés ailleurs et sont importés par le biais des Ntic, dans nos sociétés.

L’école a tout de même changé, on ne peut pas expliquer cela uniquement par le fait qu’on ait copié des modèles venant d’ailleurs

C’est vrai. En plus de cela, la situation de l’école en 1990 et la situation en 2020, ne sont pas pareilles. Les distances que les élèves parcouraient avant pour aller à l’école et celles d’aujourd’hui, sont différentes. Les moyens à leur disposition, également. C’est aussi une tension qui se fabrique tout ce qu’on voit aujourd’hui en milieu scolaire. Mais, ce qui est constaté dans les écoles ivoiriennes est aussi constaté ailleurs. L’activisme des apprenants dans leur environnement d’apprentissage, est lié au fait que le monde n’est plus fermé.

Est-ce un phénomène qui va disparaître un jour ?

Là n’est pas le problème. Il faut plutôt chercher à savoir ce qui se joue derrière cette pratique. Pourquoi en est-on arrivé là ? Qui contrôle le fonctionnement de l’école ? Est-ce que ceux qui sont chargés de surveiller ces normes font leur travail ? Ce qui arrive à l’école doit être vu du point de vue du fonctionnement des relations entre les acteurs qui sont en interaction. Par acteurs, j’entends bien sûr, l’Etat, parents et tous ceux qui sont en relation avec l’école.

Le problème de la dépravation des élèves à l’école n’est donc pas lié aux élèves eux-mêmes ?

Ce serait trop réducteur. En se comportant ainsi, les élèves sont très bien conscients que l’école est un système normé.

Y a-t-il une solution pour mettre fin à cela ?  

L’école est un espace social, ordonné. Il faut savoir quelles sont les règles, les normes qui y sont établies. Qui doit veiller au respect de ces mesures et qui ne joue son rôle. Lorsque les élèves se comportent ainsi, ils copient ceux qui sont leurs référents. On constate que leur comportement n’est pas différent de celui des politiciens. L’école, c’est la société en miniature.

Au niveau des adultes, on a également tendance à tout casser pour un oui ou pour un non. Cela est-il lié à un phénomène en particulier ?

Il est aussi important de définir ce qu’on appelle la violence. La violence ne vient pas d’un côté, elle est issue d’un point de vue relationnel. Si la société elle-même s’est radicalisée, c’est normal que les acteurs prennent de nouvelles formes de se faire entendre.

En quoi la radicalisation des gens peut-elle être liée à la société ?

Les gens peuvent se radicaliser par rapport à ce qu’ils attendent de l’Etat, par exemple. Prendre des décisions inappropriées et l’usage de la force publique non justifiée fabriquent également la radicalisation.

En clair, les grèves que nous voyons et qu’on qualifie souvent de grèves sauvages, sont justifiées. Les grévistes réagissent, ils n’agissent pas

Je préfère dire qu’ils interagissent. Notamment avec l’Etat.

Les gens veulent quelque chose, lorsqu’ils ne l’ont pas ils ont tendance à s’énerver un peu

Posez-vous la question de savoir pourquoi on sort des modes de fonctionnement classiques pour utiliser d’autres formes atypiques, à partir desquelles les rapports sont radicalisés. Est-ce du fait de celui qui revendique ou du fait de celui qui refuse de satisfaire les revendications ? Là est toute la question.

Selon-vous les causes de la violence qu’on retrouve chez les manifestants est à rechercher ailleurs ?

Comme je l’ai dit, une violence est toujours relationnelle. La cause n’est pas seulement à chercher d’un côté. Il faut la chercher dans les deux camps.

On n’arrête pas de prendre cet exemple, mais au Japon les grévistes se content d’attacher des bandeaux pour exprimer leur mécontentement…

Le Japon n’est pas forcement le modèle le plus pacifique. Mais, cela veut aussi dire qu’il y a une compréhension de cette approche de la part des dirigeants. Il faut se demander si les gens les écoutent ou pas, lorsqu’ils attachent des bandeaux. Si c’est le cas, pourquoi iront-ils alors faire des casses ?

Dans le champ politique, c’est pire. On brûle des véhicules, on vandalise

Ceux qui agissent ainsi, c’est leur façon de dire qu’ils ne sont pas d’accord. Ils savent bien que les voies formelles existent. Mais ils se rendent compte que c’est la seule manière pour se faire entendre. C’est à l’Etat de changer ce rapport-là. Ces mêmes acteurs qui brûlent et cassent étaient dans la société tranquillement. Il faut se dire que quelque chose s’est passée et les a poussé à faire ce qu’ils font. Il ne faut pas chercher à régler ce problème en voyant une catégorie d’acteurs comme coupables.

La violence que nous voyons dans les rues, n’est donc pas naturelle, selon vous.

C’est simplement un point de vue.

Sur les réseaux sociaux, on assiste aussi à une dépravation des meurs. On n’hésite pas à susciter la haine ou même à poster des images immorales, sans que cela ne choque. Pourquoi ?   

Il faut faire attention. Le champ politique est très complexe. On cherche à trouver l’erreur chez l’autre et à l’exposer pour l’affaiblir. Le champ politique est violent. La morale du champ politique est différente de la morale au sein de la famille. On ne fait pas de cadeau à son adversaire.

Vous justifiez le fait qu’on se moque de la mort d’une personne, par exemple, ou qu’on rit de sa souffrance sur les réseaux sociaux?

Ce n’est pas de tout le monde dont on rit de la souffrance ou dont on se moque de la mort. Demandez-vous qui sont les personnes concernées. Cela a en général un rapport avec la politique. Et, malheureusement, en Côte d’Ivoire, on a tendance à tout ramener sur le champ politique. C’est ce qu’il faut changer. En plus, les réseaux sociaux sont aujourd’hui un problème pour nos Etats.  Ils n’ont pas le contrôle sur les Ntic, qui sont en avance sur nos outils de gouvernance. Et cela entraîne les débordements que nous voyons.  Les activistes, sont de nouveaux acteurs que nous ne connaissions pas avant. La vitesse à laquelle les choses se passent influence énormément la société. Tant qu’il n’y aura pas de contrôle des gouvernants sur les Ntic, il y aura un problème.

Interview réalisée par Raphaël Tanoh

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1 commentaire

Ouattara Assana 2 septembre 2021 - 0h24
Belle initiative, j'apprécie beaucoup votre avis sur la société moderne notamment, la dépravation des mœurs. Bonne continuation Dr
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