Dans cet entretien accordé à nordsud.info, l’essayiste et politologue, Geoffroy-Julien Kouao, plaide en faveur d’une large concertation dans le cadre de la mise en place de la nouvelle architecture électorale, après la dissolution de la Commission électorale indépendante, en mai dernier.
La nouvelle architecture du cadre électoral, dévoilé par le Premier ministre Beugré Mambé, suscite un vif débat dans la classe politique voire plus globalement dans l’opinion publique nationale. Vous-même, observateur bien connu de la scène politique nationale, avez déjà partagé quelques réserves sur cette nomenclature. Qu’est-ce qui explique votre appréhension sur le projet de réforme présenté par le gouvernement ?
C’est Albert Camus qui disait que mal nommer les choses, c’est rajouter aux malheurs du monde. Le problème de la défunte CEI était moins la concentration de ses attributions que sa composition. A l’observation, les Ivoiriens pensent que les membres de la CEI sont dépendants des partis politiques et du pouvoir politique. La réforme souhaitée doit donc répondre à cette inquiétude. La proposition faite par le gouvernement est respectable, mais elle n’en demeure pas moins critiquable. D’abord, le tricéphalisme proposé ne va-t-il augmenter le risque de dysfonctionnements institutionnels? En sus, quel sera le mode de désignation des personnalités qui vont animer ces différentes structures? Enfin, quel sera leur statut juridique ?
Vos réserves portent-elles plus sur le fond que sur la forme de la proposition ?
Mes réserves portent sur la forme et le fond. Formellement, le modèle sénégalais que nous voulons suivre, ne me semble pas pertinent, dans le contexte politique et administratif qui est le nôtre, il pourrait être source de graves dysfonctionnements institutionnels. Dans le fond, il faut une CEI sans les partis politiques et l’administration centrale. Il faut un organe électoral indépendant des partis et du pouvoir exécutif.
Comment accorder les violons sur cette réforme, pourtant réclamée depuis plusieurs années par l’ensemble de la classe politique, surtout l’opposition ivoirienne ? Pensez-vous qu’il faudrait ouvrir une session spéciale de dialogue politique à cet effet ?
La question électorale est la principale cause de la fracture politique ivoirienne. Pour résoudre cette problématique, il faut convoquer toutes les intelligences politiques et idéologiques. Il faut un consensus sur la problématique électorale en Côte d’Ivoire. Le moment est opportun. L’élection est une question trop importante et sérieuse pour la laisser au seul gouvernement. Il faut associer toutes les intelligences et mouvements politiques à la réflexion, à la recherche de solutions.
Pourquoi cette opposition, qui semble avoir été prise de court, n’avait-elle pas anticipé les choses en proposant avant le gouvernement, une architecture qui conviendrait ?
Une partie de l’opposition a proposé la création d’un Haut conseil électoral. D’autres propositions ont été faites par la société civile. C’est pour vous dire que l’opposition politique et la société civile sont actives sur la question. Le gouvernement fait maintenant sa proposition, c’est bien. Il faut, autour d’une table, croiser sereinement toutes ces propositions et trouver un consensus dans l’intérêt supérieur de la Côte d’Ivoire. A cette rencontre, il faut éviter les positions radicales, cultiver la modération, comprendre les autres et faire des concessions progressistes.
Parmi les grands absents à la rencontre d’information avec le gouvernement, figurait le PPACI de Laurent Gbagbo. La posture de boycott de l’ancien président et de son parti est-elle défendable ?
Dans une démocratie, la vie politique rime au rythme du dialogue politique. On gouverne par le dialogue, on s’oppose par le dialogue. Toutes les occasions sont opportunes pour dialoguer avec son adversaire politique. Je pense que Le PPACI devrait répondre favorablement à l’invitation du gouvernement et après faire ses observations. Cependant, il faut noter que la rencontre du lundi 22 juin dernier était une séance d’information et non de dialogue ou d’échange.
Quelles modifications législatives seront nécessaires pour mettre en œuvre cette réforme ?
A l’observation, une abrogation de la loi de 2014 relative à la CEI s’impose. Dans ce cas, le Parlement adopte une nouvelle loi relative à l’organisation, la composition et au fonctionnement de la nouvelle structure électorale. Par ailleurs, si une des trois missions est confiée au ministère de l’Intérieur ou à une structure gouvernementale, d’une part, et si le contrôle et la validation de la régularité du processus échappe au Conseil constitutionnel, d’autre part, on pourrait assister à une révision de l’article 51 de la Constitution.
Interview réalisée par Marc Dossa