Après cinq années d’opérations de déguerpissement, de saisies et d’interpellations, l’orpaillage illégal continue de résister. Réunis à Yamoussoukro, les acteurs de la lutte ont décidé de changer d’échelle et surtout de méthode. Désormais, l’État veut davantage miser sur le renseignement, la coordination territoriale et le démantèlement des réseaux, avec un objectif particulièrement ambitieux, éradiquer le phénomène dans un délai de six mois.
La lutte contre l’orpaillage illégal n’est pas nouvelle en Côte d’Ivoire. Depuis 2021, les Forces de défense et de sécurité ont multiplié les opérations sur les sites clandestins, avec des destructions d’équipements, des saisies et des interpellations.
Cette mobilisation a permis des avancées importantes. Mais elle n’a pas permis de faire disparaître durablement le phénomène. La recolonisation de certains sites après leur déguerpissement constitue notamment l’une des principales difficultés auxquelles les autorités restent confrontées.
Le problème apparaît ainsi moins comme une simple question d’occupation illégale des sites que comme un phénomène organisé, capable de se déplacer et de se reconstituer rapidement.
Cette réalité explique en partie le changement de perspective engagé à Yamoussoukro. Il ne s’agit plus seulement d’intervenir lorsque l’orpaillage clandestin est installé, mais de mieux détecter les nouvelles implantations, de remonter jusqu’aux réseaux qui les financent et d’empêcher leur réapparition.
Le premier changement concerne donc la capacité à agir en amont. La nouvelle stratégie accorde une place plus importante au renseignement, à l’alerte et à la surveillance. L’objectif est de disposer d’informations suffisamment rapides et fiables pour détecter les mouvements suspects et intervenir avant qu’un nouveau site ne devienne opérationnel.
L’expérience de l’Indénié-Djuablin illustre cette évolution. Selon Kouadio Kouassi Eugène, préfet de cette région, l’ensemble des sites illégaux y a été libéré grâce à la mobilisation des autorités administratives, des Forces de défense et de sécurité, des chefs traditionnels et des populations.
Mais cette libération ne constitue pas une fin en soi. La forte attractivité économique de l’or expose les espaces déguerpis à une recolonisation permanente. Pour y répondre, un dispositif de surveillance par drones a été mis en place. Les appareils survolent le département au moins une fois par semaine afin de détecter d’éventuelles nouvelles installations et de permettre une remontée rapide de l’information vers les autorités. Cette expérience pourrait ainsi constituer une piste intéressante pour renforcer la surveillance d’autres zones particulièrement exposées.
Une plus grande responsabilisation des préfets
Autre évolution importante, la place accordée au corps préfectoral. En tant que représentants de l’État dans les territoires, les préfets de région sont appelés à jouer un rôle central dans la mise en œuvre de la nouvelle stratégie. Lors de l’atelier, ils ont partagé leurs expériences, leurs difficultés et leurs propositions afin d’améliorer la coordination et la rapidité des interventions.
Ils se sont surtout engagés à œuvrer à l’éradication de l’orpaillage illégal dans leurs circonscriptions respectives dans un délai de six mois. Cet engagement traduit une volonté de renforcer la territorialisation de la lutte. Car l’orpaillage clandestin se développe au croisement de plusieurs problématiques. Il touche à la sécurité, à l’environnement, à la gestion des ressources minières, à la protection des forêts et des cours d’eau, mais aussi aux réalités économiques et sociales des populations rurales.
Une réponse efficace suppose donc une action coordonnée des différents services de l’État et une circulation plus rapide de l’information entre les acteurs présents sur le terrain. Le changement de méthode se situe également dans la manière de concevoir la répression.
Les personnes présentes sur les sites constituent la partie la plus visible du phénomène. Mais derrière elles peuvent se trouver des acteurs qui financent les opérations, fournissent les équipements, organisent la logistique ou facilitent l’écoulement de l’or extrait clandestinement. La lutte entend donc mieux cibler les auteurs, les complices, les commanditaires et les réseaux organisés.
Cette orientation pourrait permettre de s’attaquer davantage aux ressorts économiques de l’orpaillage illégal. Détruire une installation est relativement simple. Désorganiser durablement le système qui permet son financement et sa reconstruction constitue un défi autrement plus complexe. La réussite de la nouvelle stratégie dépendra donc aussi de la capacité des services compétents à exploiter le renseignement, à identifier les circuits financiers et logistiques et à assurer l’application effective des sanctions.
Encore faut-il que cette nouvelle doctrine dispose des moyens nécessaires à sa mise en œuvre. À Yamoussoukro, les autorités ont annoncé la volonté de renforcer les capacités opérationnelles du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI) et de la Brigade de répression des infractions au code minier (BRICM).
Le Conseil national de sécurité entend également veiller à la mobilisation des ressources humaines, matérielles et financières nécessaires, tout en redynamisant les mécanismes locaux de sécurité. Cette dimension sera déterminante. Une stratégie fondée sur l’anticipation et le renseignement nécessite des moyens de surveillance, des capacités d’intervention rapides et des services capables de traiter efficacement les informations recueillies. Autrement dit, le changement de méthode ne pourra produire ses effets que s’il est accompagné d’un changement dans les moyens consacrés à la lutte.
Réhabiliter les terres après déguerpissement
La nouvelle approche introduit également une dimension environnementale et sociale plus affirmée. Les participants à l’atelier ont recommandé d’accompagner la réhabilitation et la restauration des espaces dégradés par l’orpaillage illégal, notamment à travers les programmes de Travaux à haute intensité de main-d’œuvre (THIMO). Cette orientation répond à une faiblesse souvent observée dans la lutte contre l’orpaillage clandestin. Une fois les exploitants chassés, les territoires dégradés restent parfois sans activité alternative, ce qui peut favoriser le retour de l’exploitation clandestine. Restaurer les terres et proposer des activités aux populations concernées pourrait donc contribuer à rendre plus durable l’action de l’État. La lutte contre l’orpaillage ne serait ainsi plus uniquement pensée sous l’angle de la sécurité et de la répression, mais également sous celui de la reconstruction des territoires affectés.
Le phénomène dépasse par ailleurs les frontières ivoiriennes. Les zones aurifères sont souvent situées à proximité de pays voisins et les réseaux impliqués dans l’exploitation clandestine peuvent fonctionner au-delà des limites nationales. Les participants à Yamoussoukro ont ainsi recommandé de renforcer la coopération avec les pays frontaliers, notamment pour développer des initiatives conjointes contre la pollution des cours d’eau partagés. Cette dimension est particulièrement importante pour les ressources hydriques. La dégradation d’un cours d’eau ne s’arrête pas nécessairement à une frontière administrative. La lutte contre les conséquences environnementales de l’orpaillage nécessite donc une réponse concertée entre les différents États concernés.
Le pari des six mois
Reste désormais la question essentielle. Cette nouvelle stratégie permettra-t-elle de faire mieux que les précédentes ? L’objectif fixé aux préfets de région constitue un véritable test. Dans six mois, il ne suffira pas de comptabiliser le nombre de sites déguerpis ou de matériels saisis. Il faudra pouvoir mesurer la diminution réelle du phénomène, vérifier que les sites libérés ne sont pas recolonisés et démontrer que les réseaux responsables de leur réinstallation sont effectivement neutralisés. L’éradication de l’orpaillage illégal ne pourra être considérée comme acquise si les mêmes sites sont régulièrement vidés puis réoccupés. Le véritable indicateur de réussite sera la capacité à empêcher durablement la reconstitution des activités clandestines.
À travers les conclusions de l’atelier de Yamoussoukro, l’État ivoirien semble donc vouloir passer d’une logique principalement fondée sur les opérations de déguerpissement à une stratégie plus globale. Il s’agit désormais d’anticiper grâce au renseignement, de surveiller les territoires, de renforcer la coordination entre les services, de responsabiliser davantage les autorités locales, de cibler les réseaux et leurs commanditaires, mais aussi de restaurer les espaces dégradés et d’associer davantage les communautés. La répression demeure donc au cœur du dispositif, mais elle s’inscrit dans une approche plus préventive et plus territorialisée.
Le Conseil national de sécurité prévoit de traduire les recommandations de Yamoussoukro dans un plan d’action national assorti d’indicateurs de performance, d’échéances précises et d’un mécanisme de suivi. C’est à ce niveau que se jouera probablement la véritable portée de la rencontre. Car après plusieurs années de lutte, le défi n’est plus simplement de chasser les orpailleurs illégaux. Il consiste désormais à empêcher leur retour, démanteler les réseaux qui entretiennent le phénomène et restaurer durablement les territoires dégradés. Les six prochains mois diront si le changement de méthode annoncé à Yamoussoukro permettra enfin de changer les résultats.
Marc Dossa