De la coalition contre Alassane Ouattara au Front commun entre le Parti démocratique de Côte d’Ivoire et le Parti des peuples africains Côte d’Ivoire, l’opposition ivoirienne peine à transformer ses rapprochements en une véritable dynamique unitaire. Entre rivalités, accusations de trahison et stratégies divergentes, les mêmes fractures semblent se reproduire à chaque échéance électorale. La dernière crise entre le parti de Tidjane Thiam et celui de Laurent Gbagbo en est la parfaite illustration.
L’idylle aura été de courte durée. Alliés entre le 16 juillet et la fin octobre 2025, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Tidjane Thiam et le Parti des peuples africains Côte d’Ivoire (PPACI) de Laurent Gbagbo traversent depuis plusieurs jours une nouvelle zone de turbulences. Au cœur de cette crise, les déclarations de Yohou Dia Houphouet, ancien député de Yopougon, secrétaire exécutif chargé de la mobilisation et vice-président du PDCI.
L’ancien parlementaire s’est attiré les foudres d’une partie des militants du PPACI après son implication dans l’organisation des préparatifs de la fête de l’indépendance du 7 août 2026 aux côtés d’Adama Bictogo, maire de Yopougon et figure du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). À la tête de la liste du RHDP lors des dernières législatives, Adama Bictogo avait remporté les six sièges de députés de la commune jusque-là disputés par l’opposition.
Pour les cyberactivistes proches de Laurent Gbagbo, Yohou Dia Houphouet aurait ainsi franchi une ligne rouge. Son rapprochement avec Adama Bictogo a été interprété comme une forme de renoncement au combat engagé par l’opposition. La polémique a pris davantage d’ampleur lorsque, quelques heures après les festivités du 66e anniversaire de l’indépendance, l’ancien député, alors sous contrôle judiciaire en raison de son activisme au sein du Front commun, a obtenu de la justice l’autorisation de quitter le pays.
Depuis la France, Yohou Dia Houphouet a alors livré une charge sévère contre ses anciens alliés et expliqué les raisons, selon lui, de l’échec du Front commun.
« Dans ce front commun avec le PPACI, je me suis investi à fond, au risque de ma vie, parce que j’y croyais sincèrement. Cela n’a pas été facile, parce que vous savez que le PDCI et le FPI, devenu aujourd’hui le PPACI, ne partagent pas la même idéologie politique et n’ont pas la même culture politique. J’ai donc pris sur moi de faire en sorte que cette alliance puisse fonctionner. […] Certains ont considéré que j’étais devenu un militant du PPACI, parce qu’à leurs yeux, je défendais et présentais Laurent Gbagbo mieux que le Président Thiam. Mais je le faisais parce que j’y croyais, et cela a été une déception », explique-t-il.
Yohou Dia Houphouet affirme surtout avoir été déçu par la manière dont les deux formations ont géré la question des élections législatives. Selon lui, le principe d’une démarche commune avait été arrêté dans le cadre du Front commun. Mais après la décision du PDCI de participer au scrutin, le PPACI aurait arrêté sa propre position sans en informer préalablement son allié.
« Lorsque vous vous asseyez autour d’une table pour discuter avec des personnalités et non des moindres et que vous prenez des engagements, le minimum de respect voudrait que vous soyez informé en priorité lorsqu’un changement intervient », dénonce-t-il, avant d’estimer que la pression exercée par les cyberactivistes proches du PPACI aurait contribué à modifier la position de Laurent Gbagbo.
Le samedi 30 août, Yohou Dia Houphouet remet le couvert devant des militants du PDCI. « Je ne suis pas dans ça. Je suis un homme de conviction », martèle-t-il. Avant de lancer : « tu marches sur moi, je marche sur toi ».
La riposte du PPACI ne tarde pas. Les activistes proches de Laurent Gbagbo retournent contre le cadre du PDCI ses propres arguments, notamment sur l’absence du pays des principaux dirigeants de l’opposition. « Cette propension à s’attaquer aux absences des uns et aux détentions des autres se retourne inévitablement contre son propre camp. Si Dia Houphouët est le grand génie tacticien qu’il prétend être, la question se pose, que fait encore son propre président de parti, Tidjane Thiam, en Europe ? Pourquoi le brillant stratège Dia Houphouët ne le fait-il pas rentrer définitivement au pays pour mener le combat frontalement ? », lui rétorquent-ils.
Cette fois, Sébastien Dano Djédjé, président du Conseil stratégique et politique (CSP) du PPACI, entre lui aussi dans la bataille. « Aujourd’hui, il nous traite de traîtres. Ce n’est pas bien. Ce n’est pas politiquement correct. Parce qu’on est là dans le pays et il se peut qu’on se retrouve encore plus tard ensemble », réplique-t-il.
L’ancien ministre de la Réconciliation rappelle également à Yohou Dia Houphouet que ses succès électoraux à Yopougon n’auraient pas été obtenus sans le soutien du PPACI. « Dia Houhouët a toujours clamé sur tous les toits que le nom d’Houphouët Boigny qu’il porte est tellement célèbre, qu’il a la popularité et ça peut lui faire gagner toutes les élections. Ici nous constatons que nous avons eu trois élections où nous étions partis avec lui et que nous avons gagné. Lui seul aux élections municipales, il a perdu. Il était même en 3ème position derrière Michel Gbagbo qui était en 2ème position face à Adama Bictogo. Cette fois-ci encore, là où on nous traite de traîtres, il est parti aux élections tout seul, il a encore perdu. Il faut en tirer les leçons », souligne Sébastien Dano Djédjé.
Habiba Touré, porte-parole du PPACI, tente toutefois de ne pas fermer définitivement la porte à une éventuelle réconciliation. Elle rappelle que Yohou Dia Houphouet ne parle pas au nom du PDCI. « Dia Houphouët n’étant ni le Président, ni le porte-parole du PDCI, ses déclarations n’engagent que lui et ne sauraient, en aucun cas, être assimilées à la position officielle du PDCI », précise-t-elle.
La fracture entre les deux principales formations de l’opposition n’est cependant pas sans conséquences. Alors que les partis opposés au pouvoir d’Alassane Ouattara cherchent à présenter une position commune sur la mise en place du nouvel organe électoral appelé à remplacer la Commission électorale indépendante (CEI), le PDCI n’a pas participé au conclave organisé ce mardi 1er septembre au siège du PPACI.
La réunion, à laquelle ont notamment participé la Coalition pour une alternance pacifique en Côte d’Ivoire (CAPCI) de Pascal Affi N’Guessan et le Mouvement des générations capables (MGC) de Simone Ehivet-Gbagbo, ne peut suffire à effacer les divergences.
Vieilles fractures
Car la méfiance entre les différentes composantes de l’opposition ivoirienne ne date pas du conflit actuel entre le PDCI et le PPACI. Elle plonge ses racines dans une succession d’alliances fragiles, de ruptures et d’accusations de trahison.
En mars 2025, le Parti des peuples africains Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo avait déjà refusé de siéger au sein de la Coalition pour une alternance pacifique en Côte d’Ivoire en raison de la présence de personnalités avec lesquelles le camp Gbagbo entretenait de profondes divergences, notamment Charles Blé Goudé, président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (COJEP) et Simone Ehivet-Gbagbo, ancienne épouse de Laurent Gbagbo.
La coalition elle-même avait été fragilisée auparavant par l’opposition de Tidjane Thiam à l’entrée de Générations et peuples solidaires (GPS), le mouvement de Guillaume Soro, dans cette plateforme. Les divergences entre les différents camps avaient ainsi commencé à apparaître bien avant la création du Front commun.
En juillet 2025, alors que Tidjane Thiam, en exil depuis mars 2025, et Laurent Gbagbo voient leur ambition de participer à l’élection présidentielle du 25 octobre 2025 compromise, le PDCI et le PPACI décident finalement de rapprocher leurs forces. Le Front commun voit le jour avec l’ambition de faire obstacle à la réélection d’Alassane Ouattara.
Mais cette alliance est immédiatement perçue par plusieurs composantes de l’opposition comme une trahison. Pour les autres membres de la Coalition pour une alternance pacifique en Côte d’Ivoire, le rapprochement entre le PDCI et le PPACI revient à contourner une plateforme déjà constituée. Après avoir assuré l’intérim à la tête de cette coalition, Simone Ehivet-Gbagbo et Charles Blé Goudé finissent par prendre leurs distances.
L’unité retrouvée entre Tidjane Thiam et Laurent Gbagbo ne résiste pourtant pas à l’épreuve des élections. À peine la présidentielle du 25 octobre 2025 achevée, avec la réélection d’Alassane Ouattara, le PDCI décide de participer aux élections législatives du 27 décembre 2025. « Les Ivoiriens veulent le changement maintenant (…) La victoire est à notre portée », justifie alors Tidjane Thiam.
Pour le PPACI, qui fait le choix du boycott, la décision constitue une nouvelle rupture. Laurent Gbagbo tente parallèlement de fédérer plusieurs figures dont les candidatures à la présidentielle avaient été recalées, parmi lesquelles Pascal Affi N’Guessan, Vincent Toh Bi et Antoine Assalé Tiémoko. L’initiative ne produit toutefois pas les résultats escomptés.
Cette succession de ruptures intervient dans un contexte où les rancœurs sont déjà anciennes.
De l’alliance PDCI-EDS à la rupture
Pour comprendre les difficultés actuelles, il faut remonter aux législatives de mars 2021. À cette époque, le PDCI et le camp de Laurent Gbagbo, regroupé au sein d’Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), décident de participer au scrutin en rang serré.
Les deux formations dominantes de l’opposition se taillent cependant la part du lion dans la répartition des circonscriptions. Le Front populaire ivoirien (FPI) de Pascal Affi N’Guessan et l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI), d’Albert Toikeusse Mabri qui avait rejoint l’opposition, dénoncent la clé de répartition imposée sous l’autorité d’Henri Konan Bédié.
Le malaise s’installe. Les formations les moins importantes de la coalition se sentent marginalisées et prennent progressivement leurs distances. Pourtant, l’alliance stratégique entre le PDCI et EDS permet aux deux formations de remporter les élections législatives à Yopougon.
Laurent Gbagbo, qui vient de recouvrer sa liberté après dix années passées à La Haye, avait entre-temps critiqué la création du Conseil national de transition (CNT), mis en place sous l’impulsion d’Henri Konan Bédié.
La création de cette structure remonte à la crise politique de 2020. Après son départ du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix, le PDCI d’Henri Konan Bédié avait progressivement repris la tête d’une opposition radicalisée face à la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat. Le Conseil national de transition (CNT) avait alors été présenté comme un instrument destiné à mettre fin à la présidence d’Alassane Ouattara. Toutefois, le pouvoir avait rapidement repris le contrôle de la situation.
Après cette séquence de confrontation, l’opposition avait finalement décidé de participer aux législatives de mars 2021. Mais les querelles autour de la répartition des candidatures avaient déjà laissé des traces.
En mai 2023, Pascal Affi N’Guessan choisit finalement de conclure un partenariat entre son parti, le Front populaire ivoirien (FPI) et le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix. Pour le camp de Laurent Gbagbo, qui accusait déjà Pascal Affi N’Guessan de déloyauté à l’égard de l’ancien chef de l’État, cette décision constitue une véritable trahison.
Le rapprochement avec le pouvoir ne permet pourtant pas à Pascal Affi N’Guessan de conserver la présidence du conseil régional du Moronou. Lors des élections régionales et municipales couplées de septembre 2023, l’alliance entre le PDCI et EDS vole également en éclats à Yopougon, contribuant à la défaite de l’opposition aux municipales.
Leadership introuvable
Après son retour en Côte d’Ivoire en 2021 et la disparition d’Henri Konan Bédié en août 2023, Laurent Gbagbo refuse dans un premier temps d’assumer le leadership de l’opposition. Le fondateur du PPACI est alors en conflit avec plusieurs de ses anciens soutiens.
Ce n’est que lorsque Simone Ehivet-Gbagbo commence à s’activer sur ce terrain qu’il se décide à appeler à l’union de l’opposition. Mais la démarche intervient dans un environnement déjà profondément fragmenté.
À chaque tentative de rapprochement succède ainsi une nouvelle crise. Les formations politiques se retrouvent autour d’un objectif commun, avant de se séparer sur les stratégies, les candidatures, le leadership ou le choix des alliances.
Le lancement du 80e anniversaire du PDCI, boycotté par le PPACI, en fournit une nouvelle illustration. Face à la délégation du RHDP, Me Chrysostome Blessy, député et président du groupe parlementaire du PDCI, appelle publiquement au retour sécurisé de Tidjane Thiam en Côte d’Ivoire.
« J’interpelle l’État, le pouvoir, afin qu’il puisse mettre en place les conditions idoines et sécurisées du retour de notre président Tidjane Thiam en Côte d’Ivoire », demande-t-il en avril.
Ces appels au pouvoir nourrissent rapidement les spéculations sur un éventuel rapprochement entre le PDCI, confronté à une division interne et le RHDP. Ils alimentent surtout la suspicion des autres formations de l’opposition, déjà méfiantes à l’égard de l’ancien parti unique.
Une opposition condamnée aux mêmes divisions
Les accusations de trahison ne constituent donc pas une nouveauté dans le paysage politique ivoirien. Elles accompagnent depuis plusieurs années les relations entre les différentes composantes de l’opposition.
Et pendant que l’opposition se divise, le RHDP continue d’avancer.
Marc Dossa