Interview / Disparition d’enfants : une experte tire la sonnette d’alarme

par nordsud.info
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Amany Benedicte Aquici, Epse Oué, est la Présidente de l’ONG Foundi, une organisation à but non lucratif, qui œuvre au sein du Comité de protection des enfants.

On assiste toujours à de nombreuses alertes sur les cas de disparitions d’enfants. Pourquoi le phénomène prend-t-il de l’ampleur ?

Le phénomène des disparitions d’enfants en Côte d’Ivoire suscite une forte inquiétude, mais il est important de noter que plusieurs facteurs de vulnérabilité se cumulent aujourd’hui, tandis que les mécanismes de protection de l’enfance au sein des familles et des communautés se sont progressivement affaiblis. Autrefois, les enfants grandissaient dans un environnement où la surveillance était souvent partagée entre les parents, la famille élargie, les voisins et l’ensemble de la communauté. Aujourd’hui, les familles sont davantage isolées, les parents sont fortement mobilisés par les contraintes économiques, et les liens de proximité se sont affaiblis. Parallèlement, certains enfants se voient confier des responsabilités qui dépassent leur niveau de maturité. Ils circulent seuls, gardent leurs cadets ou effectuent des tâches quotidiennes dans des environnements devenus plus complexes et moins sécurisés qu’auparavant. De plus, certains parents, devenus parents très jeunes ou sans accompagnement suffisant, n’ont pas toujours pleinement conscience des exigences permanentes qu’impose la protection d’un enfant dans le contexte actuel. De plus, la disparition progressive de certains réflexes communautaires contribue à cette vulnérabilité. Là où autrefois plusieurs adultes surveillaient naturellement les enfants du quartier, beaucoup considèrent aujourd’hui que cela relève exclusivement de la responsabilité des parents.

Les réseaux sociaux participent-ils à retrouver ces enfants ?

Effectivement, les réseaux sociaux contribuent très souvent à retrouver des enfants disparus en permettant une diffusion rapide des avis de recherche, une mobilisation massive de la population et la collecte rapide de témoignages. Grâce à eux, l’information peut atteindre en quelques heures des milliers de personnes susceptibles d’apercevoir l’enfant ou de fournir des renseignements utiles. Cependant, ils présentent aussi des limites, notamment la propagation de fausses informations, de rumeurs ou d’anciennes alertes qui peuvent compliquer les recherches. Les réseaux sociaux sont donc devenus un outil précieux pour la protection de l’enfance, mais ils restent plus efficaces lorsqu’ils complètent l’action des familles, des communautés et des autorités compétentes.

Plusieurs cas sont de fausses alertes, car on retrouve les enfants. Est-ce la négligence des parents ?

Le fait qu’un enfant soit retrouvé après une alerte, ne signifie pas nécessairement qu’il s’agissait d’une fausse disparition. Cela montre surtout que l’enfant a pu être localisé à temps grâce à la mobilisation des proches, de la communauté, des autorités ou des réseaux sociaux. Peut-on pour autant parler de négligence parentale ?  Dans certains cas, oui, lorsqu’il existe un manque de surveillance, une confiance excessive accordée à un enfant trop jeune ou une délégation inadaptée de responsabilités. Cependant, il serait réducteur d’attribuer systématiquement ces situations à la seule négligence des parents. Ces incidents révèlent souvent des problématiques plus larges : des parents débordés par les contraintes économiques, une parentalité parfois insuffisamment préparée, un manque de sensibilisation aux risques actuels, une surveillance confiée à des personnes peu formées ou encore un environnement social où la vigilance collective s’est affaiblie. Ainsi, lorsque l’enfant est retrouvé, la véritable question n’est pas seulement de savoir s’il y a eu négligence, mais plutôt de comprendre quelles failles dans l’encadrement, la surveillance ou l’environnement ont permis à cette situation de se produire. Chaque cas doit être analysé avec nuance afin d’en tirer des enseignements pour mieux protéger les enfants à l’avenir.

Malheureusement il y a aussi des homicides.  Les statistiques sont-elles en hausse ?

À ce stade, il faut rester prudent. Les cas médiatisés de meurtres d’enfants ont fortement marqué l’opinion publique ces dernières années, ce qui peut donner l’impression d’une hausse importante. Cependant, en l’absence de statistiques nationales officielles et publiées sur les homicides d’enfants, il n’est pas possible d’affirmer rigoureusement que leur nombre est en augmentation. En revanche, plusieurs indicateurs montrent une hausse des violences signalées et prises en charge, ainsi qu’une meilleure remontée des informations grâce aux réseaux sociaux, aux médias et aux mécanismes de signalement.

Quels sont les autres cas qui expliquent ces disparitions ?

Les disparitions d’enfants ne s’expliquent pas uniquement par les enlèvements ou les homicides. Plusieurs facteurs peuvent être en cause : les fugues, souvent liées à des conflits familiaux, à un besoin de liberté ou à un mal-être ; les enfants qui se perdent dans les marchés, les transports, les cérémonies ou lors de déplacements sans surveillance suffisante. Les conflits familiaux, notamment lors de séparations ou de désaccords entre parents ; la négligence ou le manque de surveillance, que ce soit par les parents, les nounous ou les personnes chargées de la garde des enfants ; l’exploitation économique et la traite d’enfants, qui restent des réalités préoccupantes. Les accidents ou situations d’urgence qui peuvent entraîner une séparation temporaire entre l’enfant et sa famille. Ainsi, derrière une disparition se cachent souvent des causes multiples : difficultés familiales, vulnérabilité sociale, manque d’encadrement, insuffisance des mécanismes de protection de l’enfance ou actes criminels. Chaque cas mérite donc une analyse approfondie avant d’en tirer des conclusions.

Quelle est la tranche d’âge concernée ?

La tranche d’âge concernée par les disparitions d’enfants varie selon les causes, mais les organisations de protection de l’enfance observent généralement que les risques ne sont pas les mêmes selon l’âge. De 0 à 5 ans, les disparitions sont le plus souvent liées à un manque de surveillance, à des erreurs de garde, à des enlèvements ou à des situations de négligence. Ces enfants sont particulièrement vulnérables car ils dépendent entièrement des adultes. De 6 à 11 ans, les risques sont souvent liés aux déplacements seuls (école, marché, courses), aux jeux en dehors du domicile, aux pertes d’orientation ou à une surveillance insuffisante. De 12 à 17 ans, cette tranche d’âge est davantage concernée par les fugues, les conflits familiaux, la recherche d’autonomie, l’influence des pairs, l’exploitation économique ou certaines formes de violence.

Quelle est la part de responsabilité des parents dans ces disparition ?

Il est difficile d’ignorer le rôle central que jouent les parents dans la protection de leurs enfants. La responsabilité parentale intervient à plusieurs niveaux. La surveillance et l’encadrement de l’enfant : s’assurer que l’enfant évolue dans un environnement adapté à son âge et à son niveau de maturité, est important. Le choix des personnes à qui l’enfant est confié (nounous, proches, voisins ou membres de la famille). L’éducation à la sécurité : apprendre à l’enfant les comportements à adopter face aux dangers. Il y a aussi l’évaluation des risques. Il faut éviter de confier à un enfant des responsabilités qui dépassent ses capacités. La capacité des parents à protéger et surveiller leurs enfants peut être affectée par plusieurs facteurs : les difficultés économiques et professionnelle, le manque de solutions de garde adaptées, l’absence d’espaces sécurisés pour les enfants, le faible accompagnement à la parentalité et le recul des solidarités familiales et communautaires. Ces contraintes peuvent réduire la vigilance et augmenter la vulnérabilité des enfants.

Que faut-il faire pour remédier à cette situation ?

La protection des enfants ne doit pas être perçue uniquement comme une responsabilité parentale. Elle doit devenir une priorité collective. Il faut investir dans l’éducation parentale, renforcer les solidarités de proximité, créer des espaces adaptés aux enfants et améliorer les mécanismes de protection, sont autant de mesures essentielles pour réduire les disparitions et garantir aux enfants un environnement plus sûr et plus épanouissant. La lutte contre les disparitions d’enfants nécessite une approche globale impliquant les familles, les communautés, les autorités publiques et la société civile. Il faut aussi renforcer la sensibilisation des parents, en collaboration avec les centres sociaux ; promouvoir une parentalité responsable et adaptée aux réalités actuelles ; sensibiliser les parents aux risques liés à l’autonomie précoce des enfants ; informer les nounous, aides familiales et gardiens sur leurs responsabilités ; créer des espaces sécurisés pour les enfants, davantage d’aires de jeux, d’espaces verts et de centres de loisirs. On doit favoriser les activités sportives, culturelles et éducatives dans les quartiers ; créer des crèches, garderies sociale et communautaires, même au sein des marchés, fiables ; utiliser les réseaux sociaux de manière responsable

Que fait l’ONG Foundi pour améliorer les choses ?

Nous organisons des groupes d’échanges entre parents ; nous éduquons les enfants à leur sécurité, en organisant des séances dans les écoles et les communautés sur la sécurité personnelle. Nous sensibilisons les enfants aux comportements prudents dans les espaces publics et communautaires. Nous développons leur capacité à demander de l’aide lorsqu’ils se sentent en danger. Nous encourageons le signalement précoce des cas de vulnérabilité et signalons les cas de disparition avérés à la plateforme de la Cohésion sociale et de la solidarité, dont nous sommes moniteur d’alerte précoces. Pour les projets à venir, nous comptons organiser des campagnes de sensibilisation sur la protection de l’enfance. Nous comptons également former les parents aux réalités actuelles et aux risques liés à l’autonomie précoce des enfants ; créer des bibliothèques de proximité avec notre partenaire « Association Terre d’Accueil », des ateliers artistiques et culturels, etc.

Interview réalisée par Raphaël Tanoh

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