Le sit-in des docteurs non-recrutés, ce mercredi 22 décembre 2021, sur le parvis de la cathédrale Saint-Paul au Plateau remet sur la table la question de la qualité des diplômes universitaires. Notamment le doctorat. Même le tête-à-tête hier entre le ministre de l’Enseignement supérieur et leur collectif n’a pu calmer leur colère. Adama Diawara leur a pourtant annoncé l’ouverture en février 2022 d’un concours de recrutement des enseignants pour un total de 660 postes à pourvoir à savoir 450 postes pour le recrutement nouveau et 210 pour les glissements catégoriels. Eux continuent de réclamer un décret présidentiel pour leur intégration professionnelle. Selon un post sur leur page Facebook, la police aurait mis aux arrêts 22 d’entre eux.
Le problème de fond. «Conscience sanitaire et usage des caleçons friperies chez les femmes de Sicogi dans la commune de Yopougon». C’était l’intitulé du mémoire de Master d’un étudiant en sociologie de l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody qui avait fuité sur la toile et défrayé la chronique, avec notamment, la question de la qualité des thèses universitaires. Eh bien, plusieurs années après, le même problème se pose. Que valent nos diplômes universitaires ? Mieux, quelle crédibilité accorder au plus prestigieux d’entre eux : le doctorat ?
On l’a vu, ces dernières semaines, avec l’épisode des ‘‘docteurs non recrutés’’ qui réclament l’aide de l’Etat pour avoir du boulot. Acquérir le doctorat n’est pas une fin en soi. Regroupés au sein du Collectif des docteurs non-recrutés (Cdnr), ces docteurs, qui sont plus d’un millier, n’ont pas hésité à faire un sit-in le 3 novembre à Abidjan et réclamer un décret présidentiel en vue de leur insertion dans le tissu professionnel. Reçus par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, ils ont été mis devant les faits : la qualité de leur diplôme. Et c’est aussi ce que beaucoup d’Ivoriens veulent savoir.
Ce qu’il faut d’abord retenir, c’est que le suivi des différentes étapes du doctorat ne se fait pas toujours aisément. Dans le choix du directeur de thèse, par exemple, il est plus recommandé que ce dernier soit choisi par l’école doctorale, comme cela se fait en France. Mais en Côte d’Ivoire, comme dans d’autres pays africains, c’est le doctorant qui le fait. Du moins, dans certaines filières. Les risques, ce sont les jugements au faciès ou toute aide à la rédaction de la thèse du fait des affinités entre l’impétrant et son encadreur.
«C’est un problème du fait du retard qu’on a pris avec l’école doctorale. Ça va se rattraper au fil du temps», justifie Dr Yéo Kanabein, secrétaire général du Collectif des enseignants chercheurs (Codec).
Les plagieurs opèrent en toute liberté. En plus de cela, les mailles du système actuel sont relativement grosses pour les plagiats. Certains doctorants n’ont pas de scrupule à recopier des parties des travaux de d’autres docteurs qui ont déjà soutenu, ailleurs. En cause, les encadreurs qui n’ont aucun dispositif coordonné pour vérifier l’authenticité des thèses. «La première arme, c’est la culture générale de l’encadreur. Et puis, il y a des logiciels qui existent. On peut en chercher pour vérifier mais c’est surtout l’œil avisé du professeur qui parle», explique Dr Yéo. Un panier à crabes qui permet parfois à des impétrants véreux d’arborer la toge verte sans la mériter. Sur la question, le secrétaire général de la Coordination nationale des enseignants-chercheurs de Côte d’Ivoire (Cnec) dégaine. «C’est l’une des plaies du doctorat en Côte d’Ivoire. Les Universités, les grandes écoles, les instituts n’ont pas encore un logiciel véritable pour vérifier si le travail des étudiants n’est pas une répétition d’un travail déjà fait», explique Prof. Johnson Kouassi Zamina.
Mais, selon Simplice Adiko, membre du collectif des docteurs non recrutés, en géographie, il y a la possibité de vérifier si la thèse a été plagiée. En écoutant le doctorant évoquer sa thèse. S’il ne la maîtrise pas, par exemple, c’est qu’il y a plagiat.
Au fait de ces réalités, le ministre de l’Enseignement supérieur, Dr Adama Diawara, a annoncé, lors de sa rencontre le 5 novembre 2021 avec les ‘‘docteurs non recrutés’’, un encadrement plus rigoureux pour «disposer des docteurs de qualités».
Mauvaise formation à la base
Mais, ce n’est pas tout. Parmi les difficultés du doctorat, il y a en amont, le problème LMD (Licence-master-doctorat). Adopté en 2009 et officiellement implanté en 2012, le système LMD s’est mis en place crescendo dans le système universitaire ivoirien. Pour l’école doctorale, en particulier, il aura fallu attendre 2019 pour voir ses premiers résultats. Conscient du retard accusé, le gouvernement entend initier «une deuxième phase du déploiement du système LMD» avec en ligne de mire, un système centré sur les besoins des apprenants, une mobilisation des parties prenantes externes, notamment le monde professionnel. En l’état actuel, le système LMD cherche encore ses marques. «Quand vous entrez dans des laboratoires, il n’y a que de vieux éléments qui ne sont plus utilisés. Les laboratoires, bibliothèques… n’existent que de nom. Il aurait fallu le Wifi pour combler tout ça, mais il n’existe pas», déplore Prof. Zamina.
Effectifs pléthoriques et sous-évaluations. Il faut ajouter à cela, les effectifs pléthoriques. Sous-formés du fait du manque de matériels, les étudiants font également les frais des nombreux effectifs. «Depuis la première année, nous avons fait des travaux de maison, en groupes, pour presque toutes les évaluations. Avec la Covid qui est venue s’ajouter à l’insuffisance des salles, ça s’est amplifié. Je peux compter du bout des doigts les évaluations individuelles. Dans les groupes, certains font tout le travail et d’autres ne bougent pas le petit doigt. Pourtant à la fin, on a les mêmes résultats», nous explique un étudiant du département de Lettres Modernes, en passe de débuter le master qui a souhaité garder l’anonymat. Sur ce point, Simplice Adiko estime que l’Etat aurait dû prévoir ces difficultés.
Evidemment, sans tri, la quasi-totalité des étudiants arrivent au tarmac de l’école doctorale avec un bagage intellectuel mi-figue mi-raisin. «A certains égards, le doctorat devient problématique. Voilà un pays où le doctorat devient de plus en plus facile. Parce que depuis le LMD, il y a une certaine fluidité au point qu’aujourd’hui presque tout le monde passe de la Licence au Master jusqu’au Doctorat et c’est un sérieux handicap. Depuis qu’on est venu aux LMD, les doctorats fleurissent. Il faut que le ministère revoie tout ça. C’est comme une armée où les généraux dépassent les hommes du rang. Pour un pays comme la Côte d’Ivoire, en voie de développement, il faut recadrer le doctorat», précise le SG de la CNEC.
Avec toutes ces lacunes accumulées jusqu’au doctorat et les difficultés qui se posent aux doctorants, une question se pose : comment ces doctorants arrivent à valider, malgré tout, leur thèse, avec mention bien ?
Charles Assagba
