Enquête/ Ecole ivoirienne : silence, on se drogue !

par nordsud.info
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La drogue a infesté de nombreux établissements scolaires.

C’est un mal qui ronge l’école ivoirienne de l’intérieur. La présence de la drogue autour et au sein des établissements scolaires menace non seulement l’avenir, mais aussi le présent.  Parce qu’il engendre de nombreux autres maux comme la violence et la dépravation des mœurs.

Enquête sur un phénomène à la fois tentaculaire et silencieux. 

À l’école, c’est un fléau qui en entraîne un autre. Pour Mamadou, élève à collège Commandant Cousteau, à Cocody-Angré, tout a commencé avec un phénomène que les Ivoiriens connaissent sous le nom de ‘‘tontine sexuelle’’. Une pratique sordide et puérile qui consiste à cotiser de l’argent entre élèves et à se s’offrir ensuite les services d’une ou plusieurs filles, afin de passer un agréable moment. C’est en participant à des ‘‘tontines sexuelles’’, que ce garçon de 16 ans affirme avoir côtoyé la drogue.

Connue sous plusieurs formes, la ‘‘tontine sexuelle’’ dans sa forme la plus traditionnelle, fait appel à des prostitués. L’un des élèves du groupe tiré au sort a la fille pour lui, tout seul. Mais ici, ce sont des filles d’autres écoles qui venaient retrouver Mamadou et ses camarades.

«Elles viennent du lycée Le Mahou et du Lycée de Cocody ». Les cotisations, dit-il, n’excèdent pas 3 000 FCfa par élève. Ils ne vont pas dans un hôtel, mais dans une chambre meublée, à Angré, qu’ils louent à 15 000 Fcfa l’heure. « Le nombre de filles varie de 3 à 5. Certaines viennent avec de la drogue. Il n’y a pas de nourriture, mais seulement de l’alcool et de la drogue. On se retrouve dans la chambre », raconte le garçon. Il ne prend pas de la drogue, lui, mais regarde ses amis en consommer. Ce sont des comprimés colorés qu’il décrit. Des amphétamines. Il reconnait aussi le type de drogue que ses amis fument. « C’est du cannabis. Les filles aiment ça », ajoute-t-il.

Il  arrive que ces filles refusent d’avoir des relations sexuelles au terme des retrouvailles arrosées. Alors, on s’arrange à mettre des substances dans leur boisson. S’il jure que ce n’est pas lui qui apporte la drogue dans le groupe, Mamadou souligne qu’ils ne restent pas plus d’une heure dans la chambre que leur loue un type, dans les environs du ‘‘Terrain d’Angré’’.

Nom de code, ‘‘Rézi’’

Le requin en question n’a aucun scrupule à donner la chambre à ces mineurs. « Il nous a dit que c’est son argent qui compte », se souvient Mamadou. Et c’est comme ça, explique-t-il, avec d’autres élèves du secteur. Lycée moderne d’Angré, collège Lavoisier, etc. C’est un réseau qu’ils gardent secret. « Les élèves communiquent entre eux par téléphones. Le nom de code c’est ‘‘Rézi’’.  C’est comme cela que je suis entré dans le club. Les filles en parlent à leurs amies, les garçons aussi. Ceux qui sont intéressés viennent », relate-t-il.

Ses parents n’en savent rien. Ils ne sont pas les seuls à ignorer les agissements de leurs enfants à l’école. Le phénomène de la drogue en milieu scolaire a pris des proportions si inquiétantes ces dernières années que c’est aujourd’hui une douleur sourde et muette.  

Au lycée moderne Adama Sanogo, l’an dernier, un élève a été  démasqué par les responsables de l’établissement alors qu’il s’adonnait à la consommation de cannabis. « On a d’abord trouvé son comportement bizarre. Et, puis, on a appelé ses parents », explique le directeur des études, Wilfried Sékou Coulibaly. À l’arrivée des parents à l’école, ils n’en savaient pas plus que les responsables de l’école. On fait asseoir le garçon et on le cuisine pendant un bon moment.

Dealers

 « Il a fini par avouer. Il nous a dit qu’il consommait de la drogue », ajoute le directeur des études. Le garçon est conduit dans un centre spécialisé pour la désintoxication. Dans les alentours de cette prestigieuse école, appréciée pour sa rigueur et ses excellents résultats scolaires, les responsables ont alors décidé de faire casser par la mairie, tous les box ou kiosques supposés de nourriture.

Car, M. Coulibaly croit avoir compris comment les dealers procèdent : « C’est dehors qu’on arrive à vendre de la drogue aux enfants, lorsqu’ils vont manger pendant la récréation ou à midi. Vous ne pouvez jamais le savoir si vous ne les prenez pas la main dans le sac. Alors, l’établissement a pris de nombreuses mesures. Parmi ces mesures, nous avons décidé que les élèves ne sortiront plus manger dehors à 10h et à midi. Il y a un réfectoire à l’intérieur d’Adama Sanogo. Quand vous entrez, vous n’en sortez que pour aller à la maison ».

Alors que l’école prospère sur ces nouvelles mesures, voici qu’arrive, cette année, un garçon dégingandé, au look étrange. Il vient s’inscrire à Adama Sanogo en classe de troisième. Ses parents l’accompagnent. M. Coulibaly et son équipe observent le nouveau venu, méfiants. « Il était bizarre », se souvient-il. Le garçon est trop âgé pour les élèves de 3ème qui fréquentent dans l’établissement. Les parents expliquent que leur enfant était malade et qu’il a fait un an à la maison sans entrer dans une salle de classe. « Mais cela n’expliquait pas son apparence. Alors nous l’avons questionné, devant ses parents. Et à la fin, il a reconnu qu’il prenait de la drogue », rapporte le directeur des études.

Infestée

Certes, il va renflouer les caisses de l’établissement, mais pas question de laisser un drogué être admis ici. Le garçon est refusé. Trouvera-t-il une autre école qui l’acceptera? Difficile à dire.

Et Wilfried Sékou Coulibaly de soupirer : « Il n’y a pas une seule école aujourd’hui qui peut vous dire qu’elle n’a pas d’élèves en son sein qui consomment de la drogue. Il n’y en a pas une seule ! Le plus important, c’est ce que l’école fait pour combattre ce fléau».

C’est toute la zone qui est infestée par la drogue. Citée, le lycée Le Mahou, à Angré, explique n’avoir jamais mis la main sur un cas de consommation de drogue en son sein. « On ne peut pas vous dire que nos élèves ne prennent pas de la drogue. Mais pour accuser quelqu’un, il faut d’abord le prendre en flagrant délit. Maintenant, quelqu’un peut avoir vu l’un de nos élèves dehors en train de consommer de la drogue, parce qu’ils portent des macarons à l’effigie de l’établissement», fait savoir Francis N’Dri, le directeur adjoint des études de l’établissement.

Lire également: Drogue: Le déchirement d’un parent

Ici, dit-il, les parents n’aiment pas qu’on accuse leurs enfants sans preuve. « Nous disons ce que nos pouvons prouver. Par exemple, l’école se bat quotidiennement contre la consommation d’alcool, parce qu’il y a des maquis à proximité. Puiseurs élèves ont été déjà pris en train de consommer de l’alcool», ajoute-t-il. Et notre interlocuteur de reconnaître : « On ne peut pas dire que la drogue en milieu scolaire soit le fait d’un établissement ou d’un autre. C’est tous les établissements ».

Au commissariat et à la Croix-bleue

Dans la zone, le commissariat du 22ème arrondissement est très impliqué pour combattre le phénomène. Selon le commissaire adjoint Hyppolite Kankan, l’année dernière, ses éléments ont mis le grappin sur un élève qui vendait de la drogue au lycée moderne d’Angré. « On l’a déféré. C’est un phénomène contre lequel nous luttons fréquemment», note-t-il.

Un élève dealer ! Plus rien ne surprend plus personne.

Pourquoi un telle dépravation des mœurs en milieu scolaire ? Pour mieux comprendre le problème, rendez-vous à la Croix-Bleue, à Adjamé, spécialisée dans la lutte contre les addictions.

Dans la cour parsemée de pavillons, les gens vont et viennent. L’administration, le premier bâtiment à droite fait face au laboratoire. Il sert aussi de dortoirs aux patients en désintoxication, au premier étage. C’est un couloir silencieux, avec des portes numérotées à gauche et à droite.

En la longeant on croise des patients, le visage déconfit, le regard vitreux. Ils se déplacement sans vigueur, dans l’allée, comme si leurs membres n’avaient plus aucun ressort. Ceux qui sont un peu bavards font mine de s’enquérir : « vous cherchez quelqu’un ? » Mais ils n’attendent pas votre réponse. Ils continuent à marcher dans l’allée. La cure de désintoxication est une longue épreuve.

Parmi ces personnes, il y a hélas des élèves. Des accros aux opiacés. « Un tiers de nos patients sont des élèves ou des étudiants », explique Daniel Tuo, conseiller formateur en toxicomanie, chargé de projets au service social et prévention à la Croix Bleue Côte d’Ivoire.  Et M. Tuo de frémir : « quand ces gosses arrivent ici, ils sont dans un sale état. Ils ont entre 14 et 15 ans ».

La plupart des patients qui viennent à la Croix-Blue, vont ressortir de cette cure de désintoxication indemne. Au service social et projets, la Croix-Bleue propose une prise en charge non-médicamenteuse qui consiste en un accompagnement psychologique, social, éducatif, professionnel. Ensuite, on prépare le patient à la réinsertion professionnelle, familiale, une fois le traitement amorcé.

Ghetto

Ici, on préconise l’accompagnement plutôt que la sanction, avant tout autre chose. « Lorsque dans les établissements, on prend un élève en train de prendre de la drogue, nous leur disons de ne pas le renvoyer. Il faut l’envoyer ici pour une prise en charge », rappelle-t-il.

Il y a quelques mois, à l’institut scolaire Lavoisier, dit-il, le centre a été saisi pour un élève qui consommait de la drogue. « Nous avons demandé de ne pas le renvoyer mais de l’envoyer ici se désintoxiquer. L’école nous a écouté, mais le garçon n’est pas venu ici. Plus tard, on l’a surpris en train de vendre de la drogue à ses camarades à l’école. Il a été renvoyé. Une fois à la maison, il fréquentait les ghettos, de jour comme de nuit. Un jour, la police l’a arrêté. Et le même garçon a fini par être conduit ici en désintoxication », se souvient M. Tuo. Pour lui, il ne faut pas sortir l’enfant du système, quand il est pris en train de consommer la drogue, parce que cela aggrave son cas. 

Daniel Tuo qui est également inspecteur d’éducation spécialisée, assistant social, psychologue de l’éducation, à la Croix-Blue, prévient : « ce qu’on voit sur la drogue en milieu scolaire n’est que la face visible de l’iceberg ».

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Le centre croule sous le poids des demandes que les établissements scolaires leur adressent. Quand ce n’est pas pour faire des tests de dépistage pour déceler si un élève a consommé de la drogue, c’est pour des formations sur la drogue.

Ce vendredi 04 décembre, par exemple, Daniel Tuo était à l’établissement Victor Schoelcher pour y former des parents d’élèves sur la question.  La Croix Bleue intervient dans une vingtaine d’établissements à Abidjan. Et les sollicitations vont crescendo. « C’est la crise à coronavirus qui a interrompu un peu nos interventions », explique-t-il.

La drogue touche aussi les écoles françaises

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les écoles d’excellence dénombrent des cas d’addiction, selon l’expert. À part cette année, dit-il, la Croix-Blue sillonnent depuis trois années consécutives, les établissements français, pour y faire de la sensibilisation.  Y compris Mermoz, à Cocody. « J’y vais pour y faire de la sensibilisation, avec le personnel administratif, les enseignants, etc. Tout ça pour dire que les cas de drogue existent également dans ces établissements », fait-il savoir.

Mais, ni l’administration, ni mêmes les parents ne tiennent à ce que cela s’ébruite. Ce sont des cas qui sont très vite étouffés. « Lorsque les parents viennent nous voir à la Croix Blue, ce sont à des heures où il n’y a pas de monde dans la cour. C’est très discret.  Ce sont des enfants de personnes fortunées ou influentes qui ne tiennent pas à être éclaboussées par un scandale », ajoute-t-il. Et M. Tuo de poursuivre : « C’est pour cela que nous appelons l’addiction à la drogue, la maladie de la honte ».

Causes

Tout comme ce parent, ce sont des centaines de familles qui sont détruites par la drogue chaque année.  « Si nous incluons la cigarette dans les addictions, nous disons que sur 1 000 élèves, plus de la moitié est sujet à une addiction », déplore M. Tuo. Il a d’ailleurs vécu une expérience qui l’a beaucoup marquée. « C’était lors d’une sensibilisation. Nous sommes entrés dans une classe de CE2 et nous avons demandé aux enfants s’ils savaient ce que c’est que le cannabis. Ils ont presque tous levé la main. On a ensuite demandé qui pouvait décrire le cannabis, ils ont encore tous levé la main. Le premier élève que nous avons interrogé a fait une description qui nous a laissé sans voix », se remémore-t-il. 

Le médecin-chef Dr Samedi Dje-Bi, directeur exécutif de la Croix Bleue Côte d’Ivoire, assène : « Toutes les écoles nous sollicitent pour signaler des cas d’addiction. Il n’y a pas une zone en particulier où les élèves consomment de la drogue par rapport à d’autres, c’est éclaté».

Le tableau est très sombre pour Daniel Tuo. Dans la recherche des causes à ce fléau, la Croix Bleue souligne les soucis du quotidien. « Le problème va s’étendre encore. Parce que, selon notre constat, ce qui amène les élèves à se tourner vers les addictions et principalement la drogue, c’est le stress. Mais aussi une société de moins en moins sûre. La fragilisation de la structure familiale  fait également partie des causes. Ce sont des facteurs qui font le lit de l’usage de l’expérimentation des drogues », soupire le psychologue.

Ils sont parvenus à établir une cartographie des types de drogue dans la capitale économique. « Les élèves de Cocody à Bingerville, par exemple, font des mélanges de substances pour avoir une drogue. Souvent, ce sont des médicaments qu’ils peuvent avoir facilement. Par contre, à Yopougon et à Abobo, c’est le cannabis en général », détaille-t-il. Un diagnostic alarmant.

Fumoirs

Pour les responsables d’établissements, la première menace pour les enfants, ce sont les fumoirs.  À Adama Sanogo, par exemple, on accuse les fumoirs d’Abobo. « Ce sont ces fumoirs qui approvisionnent toute la zone en drogue », déplore Wilfried Sekou Coulibaly. Il y en a dans presque toutes les communes. Et il faut les détruire.

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Ce n’est pas faute d’essayer. Le commissariat du 22ème arrondissement, par exemple, est très en pointe sur la question.  De nombreux fumoirs ont déjà été détruits par cette juridiction. C’est une lutte inlassable. Dans leur combat pour freiner la propagation de la drogue, les policiers soulignent la rapidité avec laquelle ces lieux poussent, comme des champignons.  

À Angré, il y a des fumoirs, par exemple, vers le marché Cocovico. « Ce sont des lieux parfois fermés, parfois à ciel ouvert, etc. Nous n’arrêtons pas de les démanteler », explique le commissaire adjoint Kankan Hyppolyte. Mais la dangerosité de ces lieux, leur secret et la rapidité avec laquelle ils se forment, rend le combat difficile.

En fait, avec la drogue, tout semble difficile. Et plus particulièrement, la drogue en milieu scolaire. Peut-être, faudra-t-il revenir aux fondamentaux, en mettant notamment l’accent sur l’éducation de base, la cellule familiale.

Raphaël Tanoh

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