Rejouées après annulation, les législatives partielles de Toumodi se sont soldées par une défaite plus nette encore pour le RHDP face au PDCI. Un revers qui relance le débat sur la stratégie et l’ancrage local du parti présidentiel dans certains bastions.
La reprise des élections législatives à Toumodi, organisée le 21 février 2026 à la suite d’une décision du Conseil constitutionnel, n’a pas inversé la tendance. Bien au contraire. Battue une première fois le 27 décembre 2025, l’ancienne ministre de la Santé, Raymonde Goudou-Coffie, candidate du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), espérait prendre sa revanche après avoir obtenu l’annulation du scrutin. Mais le verdict des urnes a été encore plus net.
Selon les résultats proclamés par la Commission électorale indépendante (CEI), Hervé Dominique Alliali, cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), s’est imposé avec 7 182 voix, soit 56,11 % des suffrages, contre 5 423 voix (42,37 %) pour son adversaire. L’écart, loin de se resserrer, s’est creusé. Une désillusion qui résonne comme un signal d’alarme pour la direction du parti présidentiel.
Le précédent Kouadio-Ahoussou
Cette déconvenue rappelle la double défaite enregistrée en septembre 2023 par Jeannot Kouadio-Ahoussou dans la région Bélier. Alors président du Sénat, il devait simplement faire valider son élection pour conserver son perchoir. Mais sa liste fut battue par celle du PDCI, conduite notamment par Rémi Allah Kouadio et Pascal Yeboué Kouamé Kouassi. Deux semaines auparavant, il avait déjà perdu les régionales.
Dans cette région, nombre d’observateurs estiment que le départ de l’ancien proche d’Henri Konan Bédié vers le RHDP est resté en travers de la gorge d’une partie de l’électorat. À cela se sont ajoutées des polémiques autour d’une affiche jugée prématurée pendant la précampagne, soupçonnée par certains d’avoir été placardée pour fragiliser la candidature adverse. Finalement, la CEI avait maintenu la liste du PDCI dans la course. L’épisode, loin d’affaiblir l’opposition, avait contribué à mobiliser son électorat.
Cette fois encore à Toumodi, malgré le soutien affiché des « grosses pointures » du RHDP, la candidate n’a pas réussi à inverser la dynamique. Pour un jeune cadre du parti au pouvoir, « les résultats des législatives 2025 dans la région du Bélier doivent nous interpeller avec sérieux. Il ne s’agit pas de chercher des excuses, mais de regarder la réalité en face. Il est urgent que la Haute Direction du parti organise de véritables États généraux du RHDP dans le Bélier. On ne peut pas conserver indéfiniment les mêmes méthodes et espérer des résultats différents. L’heure du renouveau a sonné ».
Pour lui, le problème ne serait pas idéologique mais organisationnel. « Je ne crois pas que la population du Bélier rejette le RHDP (…) Le véritable problème semble se situer au niveau de la gestion locale du parti ».

Des bastions difficiles à conquérir
La difficulté du RHDP à déloger le PDCI à Toumodi s’inscrit dans une tendance plus large. À Abidjan, dans des communes stratégiques comme Cocody, le Plateau ou Port-Bouët, le parti au pouvoir peine également à s’imposer face à des figures du vieux parti, telles que Jean-Marc Yacé, Jacques Gabriel Ehouo ou Sylvestre Emmou.
Pour l’éditorialiste Sylvain Debailly, à Cocody, « le PDCI bénéficie d’un électorat conservateur constitué des peuples autochtones Ebrié qui votent majoritairement PDCI, en l’absence des pro-Gbagbo ». Il évoque aussi « la nostalgie de la politique du premier président [Félix Houphouët-Boigny] » et la force de « noms qui parlent à l’électorat ». « Cet électorat conservateur s’étend aux hauts cadres qui sont dans l’administration publique et dans les affaires. La plupart des quartiers chics ayant été développés sous Houphouët notamment par des programmes immobiliers. Ces cadres votent en raison de cette nostalgie de la politique du premier président. A cela il faut ajouter la personnalité du candidat que place le Pdci. Généralement des barons ou fils de baron du vieux parti. Ce sont des noms qui parlent à l’électorat : Yasmina Ouégnin, Jean Marc Yacé… », détaille-t-il.
S’agissant de Toumodi, Sylvain Debailly rappelle que « c’est l’un des derniers bastions du vieux parti », où l’ancrage historique demeure fort, dans une zone où de nombreux villages à majorité baoulé continuent de voter massivement PDCI. « A Toumodi, il reste que de nombreux villages peuplés majoritairement d’autochtones baoulé qui sont rattachés à la commune. Dans ces villages, le PDCI fait généralement carton plein et le RHDP qui est traditionnellement un phénomène de ville n’arrive pas à contrebalancer les résultats des villages. L’ancienne Première dame Thérèse Houphouët-Boigny qui vient de là », analyse-t-il, soulignant « la personnalité, la carrure et l’ancrage local du candidat Alliali ».
Un vote de contrepoids ?
De son côté, Michel Beta propose une lecture plus institutionnelle. « À Cocody et au Plateau – deux communes stratégiques d’Abidjan – la compétition prend une autre forme. Cocody, commune résidentielle et politiquement expressive, a historiquement abrité une élite administrative, universitaire et politique sensible aux enjeux de gouvernance et d’alternance. Le Plateau, centre administratif et économique, concentre un électorat structuré, souvent attentif aux questions institutionnelles », analyse-t-il.
« Des électeurs peuvent choisir le PDCI non nécessairement par adhésion totale à son projet, mais pour instaurer un contrepoids institutionnel ou envoyer un signal politique. Ce phénomène est classique dans les démocraties où un parti exerce pendant longtemps le pouvoir. Les scrutins législatifs et municipaux sont fortement personnalisés », croit savoir Michel Beta.
Il rappelle que dans des espaces comme Cocody ou le Plateau, le vote « ne se réduit pas à une logique communautaire » mais peut traduire « un arbitrage entre continuité du pouvoir et volonté de contrepoids politique ».
Dans le cas de Toumodi, Michel Béta explique « l’ancrage historique du PDCI reste fort. Le parti conserve une dimension affective et identitaire dans certaines localités du centre du pays.
Même si le RHDP revendique lui aussi l’héritage houphouëtiste, le PDCI bénéficie, dans ces zones, d’un capital symbolique plus ancien et parfois plus enraciné ». Puis, d’ajouter qu’à Toumodi comme à Port-Bouët, « la notoriété, la proximité et le travail de terrain des candidats jouent un rôle déterminant.
Dans certains cas, le PDCI a su investir des figures locales bénéficiant d’un capital relationnel solide. À l’inverse, des choix stratégiques du RHDP peuvent être perçus comme imposés ou insuffisamment consensuels au niveau local, ce qui peut fragiliser la mobilisation ».
Un tournant pour le parti présidentiel ?
Après plus de quinze ans d’expansion et d’implantation nationale, le RHDP se heurte à des poches de résistance solidement enracinées. Toumodi en est désormais l’illustration la plus récente. Au-delà d’un simple revers électoral, ce scrutin pose une question stratégique : le parti présidentiel saura-t-il renouveler ses méthodes, ses visages et son approche locale pour reconquérir ces bastions ? À défaut, les défaites partielles pourraient finir par dessiner une tendance plus lourde. Et transformer des alertes locales en véritable défi politique national.
Marc Dossa
