Paris sportifs : comment les plateformes prospèrent sur la détresse d’une jeunesse qui se cherche

par nordsud.info
Publié: Dernière mise à jour le 337 vues

Présentés comme un moyen rapide de s’enrichir, les paris sportifs séduisent chaque jour davantage de jeunes Ivoiriens. Derrière les promesses de gains et les campagnes publicitaires omniprésentes, se cache pourtant une mécanique économique qui transforme les rêves de réussite en spirale d’endettement, de dépendance et de précarité. Enquête sur une industrie florissante qui prospère sur la vulnérabilité d’une partie de la jeunesse.

Au départ, ils ont du rêve plein les yeux, mais récoltent surtout des désillusions à la fin. À coups de publicités omniprésentes, de bonus de bienvenue et de promesses de gains faciles, les opérateurs de paris sportifs séduisent chaque jour des milliers de jeunes Ivoiriens. Derrière les images de gagnants exhibant parfois leurs billets de banque, se cache pourtant une réalité beaucoup moins reluisante qui est celle d’une jeunesse qui s’endette, décroche de l’école, sombre dans la dépendance et alimente, souvent malgré elle, une industrie devenue l’une des plus lucratives de l’économie numérique.

L’histoire d’Adama, chauffeur de VTC à Abidjan, résume à elle seule ce piège parfaitement huilé. En une semaine, il remporte près d’un million de francs CFA grâce à deux paris gagnants. Avec cet argent, il s’offre un smartphone dernier cri. Son succès fait des envieux. Beaucoup y voient la preuve que les paris peuvent changer une vie.

Mais le rêve tourne rapidement au cauchemar

Convaincu qu’il peut reproduire cet exploit, Adama recommence à miser. Les défaites s’accumulent. Les sommes disparaissent aussi vite qu’elles étaient arrivées. « J’ai même pensé vendre mon téléphone pour tenter une grosse mise », confie-t-il. Il devra l’intervention de sa sœur pour mettre un terme à cette spirale.

Tous n’ont pas cette chance

L’un de ses amis, lui aussi chauffeur, perd une partie de sa recette quotidienne dans les paris. Puis une autre. Puis encore une autre. Son employeur finit par lui retirer le véhicule qu’il exploitait. Sa compagne le quitte avec leur enfant. Isolé, il sombre dans la dépression, surtout quand il apprend que sa compagne s’est amourachée d’un autre homme. Des histoires comme celles-ci se multiplient dans les quartiers d’Abidjan.

Le pari comme illusion de promotion sociale

À Yopougon, Port-Bouët, Abobo ou Koumassi, les kiosques de paris et les plateformes numériques sont devenus des lieux de rendez-vous quotidiens.

Autour d’un smartphone, les discussions portent moins sur la beauté du football que sur les « combinaisons gagnantes ». Les groupes WhatsApp regorgent de pronostics. Sur TikTok ou Telegram, des influenceurs se présentent comme des experts capables de faire gagner de l’argent à leurs followers.

Dans un contexte marqué par le chômage, la précarité et la vie chère, beaucoup de jeunes finissent par considérer les paris sportifs comme un véritable projet économique. « Je continue parce qu’un jour je vais récupérer tout ce que j’ai perdu », se convainc Issa, salarié d’une PME à la périphérie de la capitale économique ivoirienne. Il est pourtant conscient qu’il perd bien plus qu’il ne gagne.

Son espoir résume l’un des principaux mécanismes psychologiques de l’addiction. Le joueur ne cherche plus seulement à gagner ; il tente désespérément de récupérer ses pertes.

Une industrie construite pour gagner… même quand les joueurs pensent gagner

Les plateformes de paris, elles, ne vivent pas forcément des gros gagnants qu’elles mettent en avant dans leurs campagnes de communication. Elles vivent aussi des milliers de petits perdants.

Brigitte, responsable d’une structure spécialisée dans les paris sportifs, explique à nordsud.info, que les cotes proposées intègrent systématiquement une marge bénéficiaire qui garantit la rentabilité des opérateurs, quel que soit le résultat des rencontres. Autrement dit, le système est conçu pour que, sur le long terme, la structure gagne toujours.

Les rares jackpots abondamment relayés sur les réseaux sociaux masquent pourtant une réalité statistique implacable, la grande majorité des parieurs perd davantage qu’elle ne gagne.

Un matraquage publicitaire qui entretient l’addiction

Pourquoi alors autant de jeunes continuent-ils de jouer malgré les pertes ?

Pour Affoué Hélène Aké, enseignante-chercheure à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC), la réponse se trouve en grande partie dans la communication agressive des bookmakers. Dans son étude intitulée : ‘’Matraquage médiatique, addiction et risques sanitaires liés aux paris sportifs en ligne à Abidjan’’, elle démontre que la fréquence et la répétition des campagnes publicitaires influencent fortement les comportements addictifs.

À longueur de journée, les plateformes promettent des bonus, des paris « gratuits », des cotes boostées et mettent en scène des célébrités ou des influenceurs qui banalisent la pratique. En revanche, les risques d’endettement, de dépendance ou de détresse psychologique sont rarement mis en avant.

Pour la chercheure, cette stratégie soulève une véritable question de responsabilité sociale. Les opérateurs, estime-t-elle, devraient être contraints d’informer clairement les joueurs sur les conséquences sanitaires et psychologiques des paris excessifs.

Une économie qui prospère sur la vulnérabilité

Le constat est encore plus sévère chez Hyacinthe Boni Kpangba, enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara, basée à Bouaké. Dans ses travaux consacrés aux paris sportifs et aux jeux d’argent en ligne, il parle d’une véritable « économie de la vulnérabilité ». A l’en croire, les plateformes prospèrent précisément parce qu’elles ciblent une jeunesse fragilisée par le chômage, la précarité et le manque de perspectives.

À partir d’une enquête réalisée auprès de 150 jeunes Ivoiriens, le chercheur montre que les jeux d’argent provoquent une série de conséquences en cascade : addiction, endettement, décrochage scolaire, violences, troubles psychologiques et parfois implication dans des circuits de blanchiment d’argent.

Les principaux gagnants, conclut-il, ne sont pas les joueurs mais les propriétaires des plateformes. Cette économie détourne des ressources financières déjà limitées et compromet durablement les perspectives de développement de nombreux jeunes.

Marc Dossa

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