En annonçant qu’il quittera la direction du PPACI début 2026, Laurent Gbagbo ouvre une phase d’incertitude pour son parti, déjà miné par des dissensions internes et des luttes d’influence.
Figure majeure de l’ancienne grande gauche ivoirienne, Laurent Gbagbo, président du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPACI), s’apprête à tourner une page essentielle de sa longue carrière politique. Dans une interview accordée au journaliste franco-camerounais Alain Foka en octobre 2025, l’ex-chef de l’État a révélé son intention de se retirer de toute fonction politique après les législatives du 27 décembre 2025.
« Il n’y a pas de retraite en politique, donc je n’irai pas à la retraite. Mais, je m’interdirai d’occuper des fonctions politiques, aussi bien à l’intérieur de mon parti qu’à l’extérieur… Moi, j’ai assez donné », a déclaré l’ancien pensionnaire de la prison de Scheveningen. S’il renonce aux responsabilités exécutives, il promet toutefois de rester engagé « autrement », après des siens.
Avant ce retrait, Laurent Gbagbo entend organiser un congrès du PPACI afin d’y désigner un nouveau dirigeant. « Je conduirai le parti jusqu’à la fin de ce brouhaha. Après les législatives, nous tiendrons notre congrès et je démissionnerai. Je ne serai plus candidat à la direction du parti ; je veux désormais me consacrer à moi-même », a expliqué dans l’entretien l’ex-député de Ouragahio.
Une famille politique éclatée depuis 2011
Ce départ annoncé intervient dans un contexte de fragmentation de son camp politique, ébranlé depuis sa chute du pouvoir en 2011. Fondateur du Front populaire ivoirien (FPI), l’ex-enseignant-chercheur à l’Institut d’histoire, d’art et d’archéologie africains (IHAA) avait abandonné le parti aux mains de Pascal Affi N’Guessan, jugeant son ancien Premier ministre de haute trahison. Après plusieurs tentatives infructueuses menées par ses fidèles pour reprendre le contrôle de la formation, les relations entre les deux hommes s’étaient gravement détériorées.
En 2021, Gbagbo crée alors le PPACI, une nouvelle aventure politique qui ne sera suivie ni par son épouse d’alors, Simone Ehivet, dont il divorce après son retour de La Haye, ni par Charles Blé Goudé, son ancien protégé. Et bien d’autres…
Un parti traversé par des tensions internes
Les dissensions ne concernent pas seulement ceux qui ont refusé de rejoindre le PPACI. À l’intérieur même du nouveau parti, un malaise profond s’est installé, avec pour dénominateur commun : Nady Bamba. Certains cadres reprochent à la nouvelle épouse légale de Laurent Gbagbo, d’exercer une influence excessive sur le parti, en y plaçant ses proches, notamment Stéphane Kipré, l’ancien gendre de Gbagbo, nommé premier vice-président exécutif. Elle aurait également un pouvoir de regard déterminant sur les finances et la communication du parti.
Face à cette situation, plusieurs compagnons de longue date de Laurent Gbagbo, tels que Assoa Adou, Michel Amani N’Guessan, Laurent Akoun ou encore Laurent Ottro, sont dans une posture attentiste, sans doute inquiets des orientations imputées à la nouvelle épouse du leader. Le leader du PPACI, lui-même, en multipliant les hommages publics à Nady Bamba, a contribué à nourrir ces polémiques.
En juin 2021, avant la création du PPACI, il rappelait publiquement le soutien constant de Nady durant son incarcération, en l’occurrence ses allers-retours entre Bruxelles et La Haye, son aide financière, ou encore les conditions précaires de vie en prison. Un témoignage qui avait alors suscité de nombreuses réactions dans son entourage politique. « Il faut remercier ma petite femme. Nady a quitté Accra où elle était en exil, pour demander l’asile au Pays-Bas, pour être à La Haye à côté pour ainsi venir me voir le plus souvent. Les Pays-Bas ne lui ont pas accordé l’asile et c’est donc la Belgique qui le lui a accordé. Elle était donc à Bruxelles. Elle a bloqué 3 jours: mardi, jeudi et samedi, où elle était avec moi. Elle faisait 400 km en voiture, au volant. C’est cela qu’elle a fait pour moi principalement. Elle me nourrissait aussi, parce que je n’avais pas d’argent là-bas. C’est elle qui me donnait chaque mois de l’argent; parce que la nourriture qu’on nous sert en prison n’est jamais bonne. Donc, il faut la remercier », avait-il alors souligné depuis Mama, son village.
Nady, au cœur des controverses
« Il y en a qui disent : “c’est moi qui faisais la cuisine pour Gbagbo…” Mais ils ne disent pas d’où venait l’argent avec lequel la nourriture a été achetée », avait appuyé Laurent Gbagbo, depuis Agboville, en 2024, saluant plus tard le grand risque pris par sa ‘’petite femme’’ qui était à ses petits soins, au détriment de son entreprise. Une insistance perçue par certains comme un pied de nez à Charles Blé Goudé voire à Simone Ehivet.
Au-delà des hommages appuyés de celui avec qui elle est désormais légalement mariée depuis août 2024, après une liaison discrète de près de deux décennies, Nady Bamba, elle-même a grandement contribué à alimenter le débat sur cette présumée influence. Autrefois très effacée, l’épouse de Laurent Gbagbo est devenue omniprésente dans l’espace public et surtout politique nationale, enchaînant ses sorties personnels et les meetings aux côtés de son époux.
Le 30 octobre 2025, c’est elle qui se rend à Abié, dans le département d’Adzopé, pour remobiliser les militants du PPACI engagés dans la contestation de la présidentielle 2025. « On sait que vous êtes découragés. Mais, je suis venue vous apporter l’espoir (…) Ce n’est pas fini », a-t-elle lancé.
Quelques jours plus tard, elle apparaît à Nahio, localité marquée par des violences lors du scrutin présidentiel.
Vers un passage de témoin sous haute tension
L’annonce du retrait de l’ex-chef de l’Etat ouvre donc une période d’incertitude au sein du PPACI. « Nady et ses proches voient déjà cette annonce comme une aubaine pour prendre le contrôle total du parti », estime un ancien cadre resté au FPI. D’autres y voient au contraire un risque d’implosion, tant d’autres cadres historiques et même de ‘’simples’’ militants refusent d’imaginer que le parti tombe sous l’influence de l’entourage de Nady Bamba.
Un proche de cette dernière balaie toutefois ces accusations. « L’épouse du président est une femme d’affaires ; ses activités l’occupent déjà suffisamment. Toute cette polémique n’est que spéculation », souffle ce fidèle de la ‘’Première dame’’ du PPACI.
La consigne de boycott contestée
Le passage de témoin est prévu début 2026, quelques semaines après les législatives que le PPACI a officiellement décidé de boycotter, estimant que « les conditions d’élections crédibles ne sont pas réunies », selon un communiqué du Comité central du 6 novembre 2025.
Mais cette ligne est loin de faire l’unanimité. Plusieurs cadres ont déposé leurs dossiers de candidature et mènent déjà campagne. Il s’agit notamment des personnalités réputées proches de la ‘’petite maman’’. Stéphane Kipré, Prince-Arthur Dalli, Emma Hortense Séry Louma… sont quelques-uns de ces cadres du PPACI, qui ont décidé de briguer un poste de député aux législatives de décembre. Cette démarche alimente les rivalités internes et a fortement encouragé d’autres responsables, hostiles à la « ligne Nady », à entrer eux aussi dans la course électorale. Il reste à apprécier l’impact du NON de Gbagbo sur leur participation à ces élections.
Entre le départ annoncé du fondateur, la bataille d’influence autour de son épouse, les candidatures dissidentes et les fractures idéologiques, l’après-Gbagbo s’annonce marqué par des recompositions majeures. Si certains espèrent un renouveau politique, d’autres redoutent que l’absence de son leadership ne plonge le PPACI dans une crise encore plus profonde.
Une chose semble toutefois certaine, le retrait de Laurent Gbagbo, figure centrale et ciment historique de son camp, ouvre une période de forte agitation pour le PPACI, dont l’avenir politique apparaît plus incertain que jamais.
Marc Dossa
