Les tensions entre Charles Blé Goudé et Nady Bamba, l’épouse de Laurent Gbagbo, ravivent les débats sur le rôle de l’ex-chef d’État dans les crises successives qui secouent sa famille politique depuis plusieurs décennies.
Les révélations choc de Charles Blé Goudé, ce lundi 24 novembre 2025, remettent au goût du jour les profondes fractures qui traversent depuis plus d’une décennie la galaxie Gbagbo. En décidant de « vider son sac » à la télévision, le président du COJEP ne s’est pas contenté de répondre aux accusations de trahison proférées contre lui. Il a surtout relancé un vieux débat sur la responsabilité personnelle de l’ancien président dans les divisions répétées qui ont laminé son entourage politique. « On m’accuse de tous les maux d’Israël. Je n’ai jamais voulu parler, mais la rumeur court, elle court… Le silence est d’or, c’est vrai. Mais le silence peut aussi être perçu comme de la trahison ou de la complicité ; il peut vous condamner. C’est pourquoi je veux éclairer la lanterne des Ivoiriens. Durant toutes ces années, j’ai souffert. Il y a des souffrances silencieuses qui détruisent plus que des bombes. Je souffre de ma séparation avec le Président Laurent Gbagbo, parce que j’ai beaucoup souffert avec lui », charge l’ancien chef des ‘’jeunes patriotes’’.
Blé Goudé charge
Face aux caméras l’année dernière déjà, Blé Goudé avait dénoncé une « personne qui a tout gâché », brisant l’unité autour du combat mené avec Laurent Gbagbo. « Toute cette situation est due à une personne qui n’a rien à voir avec notre combat. Cette personne est venue s’immiscer et a tout gâché, juste pour sa propre gloire. C’est tout ce que je peux dire. Cette personne a promis d’avoir ma peau et a envoyé quelqu’un me dire que tôt ou tard elle aurait ta peau », avait-il révélé. S’il ne la nomme pas directement, il renvoie clairement aux propos tenus par Laurent Gbagbo lui-même quelques semaines plus tôt, qui avaient révélé au grand jour les tensions profondes entre l’ancien chef de l’État, son épouse Nady Bamba et plusieurs de ses anciens compagnons. « Il y en a un qui dit (faisant allusion Blé Goudé, sans le nommer). “C’est moi qui faisais la cuisine pour Gbagbo en prison”. Mais, il ne dit pas qui donnait l’argent. C’est bien Nady Bamba qui donnaient l’argent. Il faut le savoir… D’ailleurs, celui qui faisait la cuisine s’appelait Germain Katanga, un jeune congolais. C’est après lui que celui que vous connaissez a pris le relais », avait affirmé l’ex-chef de l’Etat lors d’un meeting à Agboville.
Pour de nombreux observateurs, la brouille entre l’ancien locataire du Palais présidentiel et Blé Goudé ne relève pas d’un simple désaccord personnel. Elle s’inscrit dans une série de crises internes où l’intervention ou l’inaction de l’ex-chef de l’État a souvent joué un rôle déterminant. Cette fois encore, ses choix et silences semblent avoir favorisé l’escalade.
Un conflit ancien, jamais traité
Selon Blé Goudé, les relations exécrables entre lui et Nady Bamba remontent à 2009, lorsque celle-ci, en présence de Gbagbo et Guillaume Soro, l’aurait sommé de présenter des excuses au Premier ministre de l’époque.
Pourtant, ce conflit, connu de Laurent Gbagbo dès ses origines, n’a pourtant jamais été géré par l’ancien président, malgré ses conséquences prévisibles.
À La Haye, où les deux hommes avaient été transférés, les tensions se seraient aggravées jusqu’à rendre tout dialogue impossible. L’ancien leader estudiantin affirme avoir mené d’innombrables démarches pour rencontrer son mentor, toutes restées vaines. Selon lui, un véritable « corridor » aurait été instauré autour du leader du PPACI, rendant l’accès au chef politique difficile à quiconque ne montre pas patte blanche.
Une mécanique de crise qui se répète
Le cas Blé Goudé n’est que le dernier d’une longue série. Depuis plus de dix ans, les ruptures autour de Laurent Gbagbo suivent un même schéma. Ainsi, Pascal Affi N’Guessan, ancien Premier ministre et président statutaire du FPI, avait lui aussi dénoncé, dès 2014, l’influence déterminante de la ‘’petite maman’’ dans la fracture de l’ancien parti au pouvoir.
Le député sortant de Bongouanou, l’accusait d’être « le pivot du complot » visant à l’écarter de la direction, estimant que Laurent Gbagbo laissait s’installer une situation explosive sans chercher à la désamorcer. « Les autres ne sont que des instruments. C’est pour cela que ce sont ses journaux qui sont à la pointe du combat entre nous », avait accusé le président du FPI.
Plus récemment, en juillet 2025, Ahoua Don Mello, figure historique proche du fondateur du FPI, a connu le même sort. Il a été marginalisé puis exclu du PPACI dont il était vice-président, pour avoir proposé une ligne politique divergente. Là encore, des cadres du parti évoquent en coulisses une mainmise du cercle rapproché de Nady Bamba – un cercle auquel Gbagbo n’a jamais opposé de véritable contrepoids.
« Camarade tu es pris en otage par un groupe qui organise ton éloignement d’avec tes camarades de longue date et ne rêve que d’héritage politique. Je me sens donc obligé de t’adresser cette lettre pour qu’on s’asseye pour discuter », avait interpellé l’ancien directeur général du Bureau national d’études techniques et de développement (BNTED), sans réussir à ouvrir les yeux de son vieux compagnon.
Une influence croissante contestée
Depuis son retour en Côte d’Ivoire en 2021, Laurent Gbagbo a multiplié les décisions controversées révélant une incapacité à gérer les rivalités internes. La rupture ‘’brutale’’ avec Simone Ehivet, officialisée en 2021 lors de son retour au pays, a profondément affecté son camp. « Sa réaction à l’aéroport, refoulant presque l’ancienne Première dame, nous a profondément déçu », avaient critiqué plusieurs figures féministes de la galaxie Gbagbo, à l’époque des faits. L’influence de l’ancienne journaliste devenue femme d’affaires, est passée par là. Sa rivale, empêtrée dans des démêlés judiciaires en Côte d’Ivoire, lui avait ainsi laissé un boulevard, pour s’installer totalement dans le cœur de l’ex-chef de l’Etat. Au terme de leur union en 2024, elle interdit à Simone Ehivet de porter dorénavant le nom Gbagbo. La querelle s’invite même dans les débats de la présidentielle du 25 octobre 2025, avec à la clé la saisine du Conseil constitutionnel.
Entre-temps, la création du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPACI) offre une aubaine à Nady Bamba pour s’affirmer politiquement, volant parfois la vedette à son ‘’papa’’. Désormais, après avoir placé ses hommes aux postes stratégiques de l’appareil politique, celle qui était si discrète hier, s’affirme de plus en plus publiquement.
Pour ne pas embarrasser le chef, le reste de la vielle garde de la galaxie Gbagbo, préfère se tenir à carreau.
De son côté, à chaque remue-ménage, l’ex-député de Ouragahio est accusé soit d’avoir laissé faire, soit d’avoir cautionné les décisions imputées à son épouse, sans jamais intervenir pour préserver l’unité du camp qu’il dirige depuis plus de 40 ans.
Un camp fracturé à l’heure du retrait annoncé
Alors qu’il a annoncé son retrait de la vie politique après les législatives du 27 décembre 2025, Laurent Gbagbo pourrait donc quitter la scène sur une note particulièrement amère. Non seulement il n’a pas réussi à reprendre le contrôle de son FPI historique, mais son nouveau parti, le PPACI, est profondément divisé, affaibli par des exclusions en cascade et un isolement croissant sur l’échiquier politique.
L’affaire Blé Goudé, loin d’être un simple épisode médiatique, révèle au grand jour que l’ancien président apparaît comme le principal architecte – volontaire ou non – des remous qui secouent sa famille politique depuis plus d’une décennie.
Son incapacité à gérer les rivalités internes, à arbitrer les conflits et à préserver ses alliances historiques a laissé derrière lui un champ politique dévasté, où les fractures personnelles ont fini par prendre le pas sur le combat politique collectif.
Marc Dossa
