Depuis le lundi 29 juin 2026, des pluies diluviennes s’abattent sur Abidjan. Plusieurs communes enregistrent d’importants dégâts matériels, mais Attécoubé est sans doute la plus durement touchée. Dans les quartiers Nématoulaye, Mossikro et Agban, des glissements de terrain ont coûté la vie à plusieurs habitants, surpris dans leur sommeil. Reportage.
Le lendemain du drame, nous nous sommes rendus sur les différents sites touchés. Entre maisons ensevelies, familles en pleurs et opérations de secours toujours en cours, les habitants racontent l’horreur d’une nuit qu’ils n’oublieront jamais. À quelques kilomètres de Cocody, notre première halte a lieu au quartier Nématoulaye, à proximité de Mossikro, où s’est produit l’un des glissements de terrain les plus meurtriers.
Sur place, le silence se mêle aux pleurs des proches venus constater l’ampleur de la catastrophe. Maisons détruites, terre amoncelée sur les habitations…, tout témoigne de la violence de l’éboulement. Gondo Diomandé, qui a perdu plusieurs membres de sa famille, revient difficilement sur cette nuit tragique.
« J’habite cette cour depuis 2011, avec mon frère. Notre cour compte huit portes, c’est-à-dire huit appartements. Mon défunt frère, était à la dernière porte ; il s’appelait Diomandé Soké Firmin. Moi, je suis à la quatrième porte, celle qui a été touchée par le drame. Nous sommes sept chez moi. Chez mon frère, à la huitième porte, ils étaient dix : six personnes dormaient au salon, quatre dans la chambre », débute-il son témoignage.
« Pendant la pluie de dimanche soir, vers 5 heures du matin, j’étais couché dans ma chambre quand j’ai entendu un bruit très assourdissant. J’ai pris mes enfants et je suis sorti avec eux. J’ai vu que, chez mon frère, un pan de terre s’était détaché d’en haut et était tombé sur la maison. J’ai commencé à crier, à pleurer et les gens sont venus. Le voisin de la septième porte avait lui aussi sa famille à l’intérieur. Quand les services de secours sont arrivés, ils ont d’abord sorti ce voisin avec ses deux enfants, sur qui des briques étaient tombées. L’un des enfants a été blessé au pied, l’autre s’en est sorti. Sa femme et ses deux autres enfants, étaient coincés dans la chambre, on les entendait pleurer ; ceux qui sont venus nous aider ont cassé la porte pour les faire sortir. Les secours croyaient que c’était fini. Je leur ai dit non et que mon frère et sa famille étaient encore dans la dernière maison, ensevelie sous la terre. Avant même l’arrivée des pompiers, les jeunes du quartier et les femmes ont commencé à casser les murs et à enlever le sable. Ils ont sorti une première victime, déjà morte, puis une deuxième, celle qui est aujourd’hui hospitalisée au CHU. Quand ils m’ont demandé s’il y avait d’autres personnes, je leur ai dit qu’il en restait encore quatre. Ils ont creusé et fini par retrouver les quatre personnes. La maison était tellement recouverte de sable que j’ai dû indiquer aux sapeurs-pompiers l’endroit exact où se trouvaient les corps. Quand ils ont enlevé la terre, ils ont retrouvé la femme de mon grand frère avec son bébé d’un an, couché sur son ventre. J’ai indiqué où se trouvait mon frère, le propriétaire de la maison : il était contre le mur. Ils l’ont retrouvé. Juste après, ils ont découvert un enfant de cinq ans, couché près du lit, puis le dernier enfant, en bas. La famille de Diomandé Soké Firmin a été décimée, neuf personnes, c’est-à-dire mon frère, sa femme et leurs quatre enfants, ainsi que les petits frères de la dame et le frère et la sœur de mon frère. Il y avait aussi une employée de maison, un étudiant en BTS qui s’apprêtait à composer et un autre élève en classe de seconde. Neuf morts, au total, et un blessé. Chez mon voisin, la femme et deux des enfants vont bien. Mais l’un des enfants a été gravement blessé au pied et un autre porte encore les séquelles du mur qui s’est effondré sur son dos. En tout, dans notre cour, c’est le mur de la concession du dessus qui s’est écroulé et, il y a eu neuf morts et trois blessés », détaille notre interlocuteur, qui cachait à peine sa douleur. « Hier, toute la journée, j’ai accompagné les corps à la morgue. Ce n’est pas facile de les enterrer tous. Nous demandons l’aide des autorités. C’est très grave, cela nous dépasse. Une famille entière a disparu comme ça. Nous demandons vraiment de l’aide », poursuit Gondo Diomandé.
Au fur et à mesure que les secours progressent, le bilan humain s’alourdit. Pour les riverains, cette catastrophe n’est pas seulement le fruit des intempéries. Un voisin de la famille Diomandé affirme avoir averti, depuis plusieurs années, certains habitants installés en hauteur.
« Plus de cinq fois, je suis monté les avertir au sujet des ordures qu’ils déversaient derrière leur mur. À force d’y jeter les ordures qui se sont entassées, avec la pluie, le mur a fini par céder. Ils ont provoqué la mort d’une famille entière. C’est la clôture qui a causé tous ces dégâts. Avant cela, un arbre était déjà tombé, mais sans toucher les maisons. Cette fois-ci, c’est tout le mur qui s’est effondré, sous le poids des ordures et de l’arbre couché et qui s’est déversé sur la maison », relate Kamagaté, un habitant du coin.
Les proches des victimes que nous avons rencontrés, peinent encore à réaliser ce qui s’est passé. « Nous étions à la maison quand notre belle-sœur nous a appelés pour nous dire que la maison de mes parents s’était effondrée. Nous nous sommes précipités sur les lieux, en pleurs et devant nous, on retirait les corps. Ils ont tous perdu la vie », confie Déborah, l’une des proches des victimes.
Alors que nous continuons de recueillir les témoignages, un nouvel appel attire notre attention, un second glissement de terrain s’est produit dans le même quartier. Les lieux offrent un spectacle de désolation — vêtements, ustensiles de cuisine et effets personnels jonchent le sol —, tandis que les habitants tentent encore de comprendre ce qui s’est passé. Assata, enceinte, raconte avoir échappé de peu au drame. « Nous sommes dépassés par ce qui nous arrive. Quand la pluie a commencé, l’imam est venu nous demander de quitter les lieux, car la colline au-dessus de nous était très dangereuse ; il n’avait pas confiance. Nous avons suivi son conseil et sommes partis chez des voisins, en face. Nous étions assis, quand ma voisine m’a interpellée. Elle me demandait de sortir de la maison parce que la terre commençait à couler. Je suis sortie et tout s’est effondré. Mon voisin était à l’intérieur de chez lui ; quelqu’un est venu, sous la pluie, pour le secourir et il a réussi à s’en sortir. Un peu plus tard, alors que nous étions assis devant la cour d’en-face, nous avons vu une autre colline s’écrouler, plus proche encore. Nous avons cherché à savoir qui se trouvait à l’intérieur et, à notre grande surprise, c’était justement le voisin venu porter secours un peu plus tôt qui a été touché à son tour. Tout s’est abattu sur sa femme enceinte, sur lui-même et sur leurs deux enfants. Ils sont tous morts ! », raconte Assata, très attristée.
Avant même cette catastrophe, les responsables communautaires affirment avoir multiplié les actions de prévention. Karim Tankara, président du Comité de restructuration et d’équipement des quartiers (CREQ) de Mossikro, détaille les mesures prises depuis plusieurs semaines. « Cela fait un mois que nous avons lancé une campagne de sensibilisation, en prévision de la saison des pluies. Elle a débuté le 8 mai ; nous avons rencontré des journalistes pour échanger sur la prévention auprès des populations. Malheureusement, comme l’année dernière, nous avons connu cette année des drames qui ont coûté la vie à des êtres chères. Au total, 15 morts dans le quartier de Nématoulaye, situé dans la commune d’Attécoubé, non loin de Mossikro ; les gens ont d’ailleurs tendance à confondre les deux quartiers. Ici, nous sommes à Banco-Nord-Nématoulaye, dans la commune d’Attécoubé. En tant que président de quartier, en plus des actions de sensibilisation, nous avons mis en place un comité de crise, qui veille avant, pendant et après la saison des pluies. C’est ce comité qui nous a alertés, vers 5 heures du matin, qu’un glissement de terrain venait de se produire dans le quartier. Nous nous sommes aussitôt rendus sur place, mais l’irréparable s’était déjà produit, il ne nous restait plus qu’à aider à dégager les familles ensevelies sous les décombres. Nous avons pris nos dispositions à la suite de ces drames, mais il faut dire que les responsabilités sont aussi partagées. De notre côté, nous poursuivons la sensibilisation et la répression. Nous faisons retirer les toitures des maisons impactées et de celles situées dans les zones à risque. Cela dit, l’endroit où le drame s’est produit n’était pas classé zone à risque. Il s’agit d’une catastrophe naturelle, un terrain qui a glissé, avec un arbre déjà couché qui a aggravé la dangerosité de l’éboulement. Nous poursuivons les actions de répression avec les forces de sécurité et la mairie d’Attécoubé », explique Karim Tankara.
À Agban, les fouilles se poursuivent
Quelques heures plus tard, nous arrivons au quartier Agban, toujours dans la commune d’Attécoubé. Là encore, les secours sont pleinement mobilisés. Depuis la nuit du 29 au 30 juin, les sapeurs-pompiers, appuyés par des bénévoles et les services municipaux, poursuivent les recherches sous des tonnes de terre. Autour du périmètre sécurisé, des dizaines d’habitants suivent les opérations dans un silence pesant, espérant encore un miracle.
« Depuis la nuit, ils sont là, ils continuent de retirer les corps. On estime déjà à plus de dix le nombre de corps retirés, avec quelques survivants, dont un enfant de cinq ans et un homme d’une cinquantaine d’années », confie Hamed.
À mesure que les engins dégagent les gravats, le bilan continue de s’alourdir. Moussa, vendeur de bois, installé à proximité, observe les recherches depuis les premières heures. « La pluie d’hier a fait beaucoup de dégâts ici. Au départ, on dénombrait six morts, avec trois autres personnes continuent d’être recherchées. Mais, ce matin, nous constatons que ce n’est pas tout, les sapeurs-pompiers continuent d’en sortir au fur et à mesure. Ils ont envoyé une deuxième machine pour intensifier les fouilles », renseigne le vendeur.
Les images parlent d’elles-mêmes. Là où se dressaient encore des habitations, quelques heures plus tôt, n’émergent désormais que des pans de toiture et quelques objets personnels, téléphones, billets de banque, vêtements…, traces d’une vie brutalement interrompue. Parmi les habitants, une question revient sans cesse : comment de telles constructions ont-elles pu être autorisées au pied de collines aussi vulnérables ? Sollicité sur les circonstances du drame et les autorisations de construire dans cette zone, un agent de la mairie d’Attécoubé a préféré ne faire aucun commentaire.
En attendant que toute la lumière soit faite sur cette catastrophe, les familles endeuillées peuvent compter sur l’accompagnement du ministère de la Cohésion nationale, de la solidarité et de la lutte contre la pauvreté. Présent sur les lieux, un agent de la direction régionale du district d’Abidjan explique la mission confiée à son équipe. « Quand un Ivoirien traverse une épreuve, le ministère est là pour prendre de ses nouvelles et lui transmettre le message du gouvernement. Notre rôle, ici, est d’abord de recenser les personnes impactées et d’établir la liste des victimes, que nous transmettrons à nos responsables. Ils en rendront compte au gouvernement, qui prendra les dispositions nécessaires en faveur des populations », fait remarquer l’agent.
Au-delà des chiffres et des bilans encore provisoires, ces glissements de terrain rappellent une réalité douloureuse : chaque saison des pluies expose encore de nombreuses familles vivant au pied des collines ou dans des zones à risque. À Attécoubé, le temps est désormais au recueillement, mais aussi aux interrogations sur les responsabilités et les mesures à prendre pour qu’un tel drame ne se reproduise plus. Ce mardi, tandis que les secours poursuivent inlassablement les fouilles, plusieurs familles attendent encore de retrouver leurs proches, avec un espoir de plus en plus mince que certains aient survécu.
Békanty N’Ko (stagiaire)















