Jean-Yves Abonga, président de la centrale ITCI : « Prime : nous allons défendre les travailleurs avec détermination »

par nordsud.info
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« Les failles que nous avons relevées dans la trêve sociale »

Dans cette interview, Jean-Yves Abonga, président de la Centrale intersyndicale des travailleurs de Côte d’Ivoire (ITCI), appelle à tirer les leçons de la dernière trêve sociale.

La dernière trêve sociale prend bientôt fin. Diriez-vous qu’elle a été bénéfique pour les travailleurs ?

La dernière trêve sociale, qui couvre la période 2022-2027, a apporté énormément d’acquis aux travailleurs de Côte d’Ivoire. Il faut le reconnaître et le souligner.

Parmi ces acquis, nous pouvons notamment citer la prime exceptionnelle de fin d’année, dont le montant, initialement fixé au tiers du salaire mensuel indiciaire de base, a été porté aux deux tiers en 2025. Nous pouvons également évoquer la revalorisation des indemnités de transport. À cela s’ajoute la revalorisation des allocations familiales, passées de 2 500 à 7 500 FCFA par mois et par enfant, ainsi que l’extension de l’indemnité de logement aux agents qui n’en bénéficiaient pas, pour un taux de 60.000 FCFA, avec une revalorisation à 10.000 FCFA au grade A4 et 20 000 FCFA de A5 à A7. L’adoption du nouveau Statut général de la Fonction publique constitue également un acquis important de cette période. Ces avancées sociales montrent que le dialogue social peut produire des résultats concrets pour les travailleurs. L’objectif de cet accord avec le gouvernement est double. Il permet au gouvernement de disposer de la paix sociale nécessaire au développement du pays, tout en donnant aux organisations syndicales la possibilité d’obtenir des acquis pour les travailleurs sans être systématiquement soumises aux contraintes de la grève. Il faut le dire, la grève coûte cher au gouvernement, mais elle coûte également cher aux travailleurs.

Quelles sont les failles que vous avez relevées dans cette deuxième trêve ?

Nous sommes progressivement passés d’une longue période où les revendications se réglaient principalement dans la confrontation à une approche dans laquelle les partenaires sociaux sont consultés pour toutes les questions relevant de la carrière des travailleurs. Mieux, ils sont appelés à s’asseoir autour d’une même table, avec l’administration, pour discuter et rechercher ensemble des solutions aux préoccupations des travailleurs. Par le passé, les deux parties se regardaient en chien de faïence. La consolidation d’un tel changement nécessite du temps, de la confiance et surtout une bonne compréhension des nouveaux mécanismes de négociation. La difficulté, aujourd’hui, est que ce nouveau paradigme n’est pas encore suffisamment maîtrisé par certains acteurs, aussi bien du côté des organisations syndicales que de celui de l’administration. Certains continuent d’appréhender les relations sociales selon les réflexes de la confrontation, alors que nous devons progressivement développer une culture de la négociation et du respect des engagements.

Il ne suffit donc pas de signer un accord. Il faut également comprendre son fonctionnement, s’approprier les mécanismes de dialogue et veiller à ce que les engagements pris produisent des résultats. Cela dit, nous restons optimistes. Une transformation des pratiques syndicales et administratives ne peut pas se faire du jour au lendemain.

Une troisième trêve sociale est-elle nécessaire ?

Je dirai qu’un troisième accord est nécessaire et peut être avantageux pour les deux parties, à condition de tirer les leçons des expériences précédentes. Chaque trêve sociale précédente, a été sanctionnée en contrepartie par l’obtention d’acquis sociaux et la résolution de revendications légitimes des travailleurs. Dans cette dynamique, c’est un partenariat gagnant-gagnant. Le gouvernement a besoin de la paix sociale pour mettre en œuvre ses politiques et favoriser le développement du pays. Les syndicats, à travers eux les travailleurs, ont besoin de conditions de travail et de rémunération qui leur permettent de bénéficier des fruits de ce développement. Je suis favorable à un troisième accord, mais je souhaite qu’il marque une évolution dans notre manière de concevoir le dialogue social. L’objectif doit être de construire durablement des relations professionnelles apaisées, sans renoncer à la défense des intérêts des travailleurs.

Quelle part prendra la centrale ITCI dans cette trêve ?

L’ITCI, anciennement IFCI, a joué un rôle prépondérant dans la dynamique syndicale qui a conduit à la grève de 2017. En initiant cette grève générale des fonctionnaires cette année-là, notre organisation s’est affirmée comme un acteur majeur du mouvement syndical ivoirien. En 2017 comme en 2022, notre démarche a toujours été guidée par la volonté d’obtenir des avancées concrètes pour les travailleurs. Pour les discussions de 2027, l’ITCI entend donc prendre toute sa place au sein du Comité consultatif et apporter sa contribution à la recherche de solutions aux préoccupations des agents. Nous savons ce que nous avons à faire: porter les revendications des travailleurs, participer activement aux négociations et rechercher des acquis susceptibles d’améliorer leurs conditions de vie et de travail.

Beaucoup de syndicats ne se sentent pas concernés par ces accords et n’hésitent pas à faire la grève. Peut-on réellement inclure toutes les organisations syndicales dans la signature d’une trêve ?

Je voudrais d’abord préciser que la majorité des organisations syndicales est déjà impliquée dans le processus de dialogue social. Les organisations qui composent les comités sectoriels de dialogue social sont représentées au niveau du Comité consultatif par l’intermédiaire de leurs centrales et faîtières d’appartenance qui composent le G8. La particularité des discussions préparatoires à l’accord de 2027 est que les comités sectoriels sont appelés à formuler leurs revendications propres, tout en transmettant au Comité consultatif les préoccupations de portée transversale ou ayant un impact financier élevé. Cette démarche permet de recueillir les préoccupations des différents secteurs et de les porter dans le cadre des discussions avec le gouvernement. La plupart des organisations syndicales sont donc impliquées, directement ou par l’intermédiaire de leurs structures représentatives. Cela dit, il est difficile d’imaginer que chaque organisation syndicale, prise individuellement, signe nécessairement le même accord. Ce qui importe, c’est que le processus soit suffisamment inclusif et que les revendications des travailleurs soient effectivement prises en compte. Je pense que les contestations qui persistent chez certains acteurs peuvent notamment s’expliquer par une compréhension insuffisante de ce nouveau paradigme et de ses mécanismes. Il nous appartient donc de mieux expliquer le fonctionnement du dialogue social et de renforcer la transparence du processus.

 Avant la signature de la prochaine trêve, certains réclament d’abord le paiement de la prime. Est-ce possible ?

L’octroi d’une prime d’incitation aux agents des 17 ministères qui n’en bénéficient pas, constitue aujourd’hui, l’une des principales revendications de la quasi-totalité des organisations syndicales.

Mais ce n’est pas la seule préoccupation. Nous avons également la revalorisation de l’indice référentiel de base, la régularisation de la grille salariale ainsi que la question des indemnités spécifiques réclamées par certains corps de métier. Toutes ces revendications poursuivent un même objectif : améliorer les conditions de vie et de travail des fonctionnaires, tout en contribuant à réduire les inégalités de traitement entre les agents de l’État. S’agissant de la demande de paiement de cette prime avant la signature d’un nouvel accord, je comprends parfaitement la préoccupation des camarades. Les travailleurs souhaitent naturellement voir leurs attentes satisfaites et obtenir des avancées concrètes avant de s’engager dans une nouvelle période de dialogue social.

La validation du paiement de cette prime tant attendue des travailleurs, peut constituer un des points saillants de l’accord de 2027. Mais la question devra être examinée dans le cadre des discussions avec le gouvernement, en tenant compte des revendications formulées, des engagements existants et des possibilités de mise en œuvre. Je voudrais surtout rassurer les travailleurs : nous connaissons leurs préoccupations et nous entendons les défendre avec détermination et efficacité.

Aujourd’hui, la structuration des organisations syndicales se fait selon la perception de l’État, qui discute avec ceux qu’il veut. Pour une meilleure hiérarchie, ne faut-il pas organiser des élections professionnelles ?

Une des conditions pour garantir un dialogue social constructif est de s’assurer de la représentativité de ces acteurs. Pour mesurer cette représentativité, l’élection professionnel est convoquée dans la plupart des lois encadrant le monde du travail. Malheureusement, jusqu’à ce jour en Côte d’Ivoire, cette élection, au public notamment, n’a pas encore cours. Et ce, malgré la forte demande des organisations syndicales. En un mot, en attendant ces élections, nous nous accommodons avec le cadre existant pour dialoguer.

Quelles sont les principales revendications de la centrale ITCI ?

Nous sommes présentement avec nos organisations syndicales en train de faire le recueil, l’analyse et la synthèse des différentes revendications, en plus de celles déjà énumérées, à savoir l’octroi d’une prime d’incitation trimestrielle, la revalorisation de l’indice référentiel de base, la régularisation de la grille salariale ainsi que la question des indemnités spécifiques réclamées par certains corps de métier.

Entretien réalisé par Raphaël Tanoh

Légende : Jean-Yves Abonga insiste sur le dialogue Etat-travailleurs.

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