Reportage/Abobo : Dans la misère des retraités

par NORDSUD
Publié: Dernière mise à jour le 211 vues

Ami avec les papis et les mamies, Mentenon  Suzanne est la présidente de l’ONG Help Elders “ Aide aux personnes âgées”. Niché à Abobo, la villa familiale qu’elle a aménagée en local depuis 2015, est un oasis au sein duquel, les personnes du 3è âge économiquement vulnérables, dénuées de pension ou dotées de très faibles revenus de retraite et  socialement esseulées, passent le clair de leur temps. En partenariat avec la Banque alimentaire de Côte d’Ivoire et quelques bons samaritains, l’ONG offre régulièrement des packs de denrées alimentaires à ces personnes du 3ème âge  jeté aux oubliettes.

« La finale de la Coupe d’Afrique des nations ? Hum…Moi je vois : Côte d’Ivoire VS Sénégal ». Tel est le pronostic de Brou Bénié Ernest, 65 ans, retraité, ancien employé de Filtisac . Et son acolyte, Bogrou Bli Michel, 70 ans, retraité, ancien secrétaire de la faculté Langue littératures et civilisation à  l’Université Félix Houphouët Boigny de Cocody, de renchérir : « Je suis d’accord avec toi, mon frère. Le score du match sera de 2 – 1 pour la Côte d’Ivoire ».  Ce mardi, dans les locaux de l’ONG Help Elders, à Abobo Sogefiha,  en compagnie de la cheville ouvrière de l’organisation, Suzanne Mentenon, l’ambiance est détendue. Nos deux interlocuteurs  Brou Bénié  et Bogrou Bli  devisent tranquillement. Agréablement surpris lorsque nous les informons de ce que leurs prévisions des deux futurs finalistes est similaire à celle du président de la République, ils sont tout sourire.

 Ils dégustent un thé glacé avec la présidente de l’organisation qu’ils appellent leur ‘’ fille”. Et n’hésitent pas à faire des onomatopées de goût, le palais étant ravi de la fraîcheur et de la qualité du produit, alors que le soleil de cette fin de matinée accable. Plusieurs tonnes de produits vivriers et manufacturés qui se trouvent dans les locaux de Help Elders, sont des dons de la Banque Alimentaire de Côte d’Ivoire. Un partenaire de l’ONG qui contribue largement à offrir le gîte et le couvert à ces vieilles personnes.

Un programme taillé sur mesure

Estimées à plus de 400, les personnes âgées fichées des registres de Help Elders ne boudent pas leur plaisir devant la toile de solidarité à leur endroit, tissée par Mentenon. Avec une tranche d’âge minimale de 18 ans et 42 années d’expérience, les pensionnaires de l’ONG tirant le diable par la queue, vivent à l’épicurienne dans cette villa. «  J’ai une pension, mais ce n’est pas suffisant. Certains de nos enfants nous aident, d’autres nous ont oubliés. Et ça ne va pas. Depuis 2016, nous fréquentons la villa, pour jouer à l’Awalé, au damier. Ceux qui savent lire, lisent et nous expliquent à nous qui ne savons pas lire. Lorsque nous nous retrouvons, c’est la joie. Nous mangeons ensemble et nous oublions nos soucis. Ici c’est notre deuxième famille. En cas de problèmes, notre fille (ndlr, Mentenon) nous aide toujours. En réalité nous sommes des gens délaissé, démunis. C’est elle qui nous a appelés auprès d’elle. On demande aux autorités de venir la subventionner pour qu’elle puisse continuer de nous aider, afin que nous ayons une plus longue vie. Nous voulons que Dieu la bénisse », explique avec la voix teintée de sincérité, Papi Bénié. Dans le sillage de son intime, Papi Michel a rejoint l’ONG quelques mois plus tard, toujours en 2016. « Nous sommes retraités.  Elle nous a ouvert sa porte. Parce qu’après la retraite, l’argent qu’on nous verse au Fidra n’est pas suffisant. On est tous en location. Nous rêvons d’avoir une maison, une meilleure vie », relate-t-il.

 Et les deux mordus du ballon rond de proposer l’installation d’un poste téléviseur  et des chaises pour vibrer au rythme de la CAN. Hochant de la tête, en signe d’approbation, Suzanne Lydie Mentenon sourit.  

Storytelling

Derrière cette love-story avec ces retraités en mode S.O.S, se cache un sacerdoce, un sacrifice pour Mme Mentenon. Elle doit constamment arbitrer entre son statut de mère de famille, d’épouse et de présidente de cette ONG. « C’était peut-être prémonitoire, mais depuis toute petite, c’est une tranche d’âge que j’ai pour ami. J’apprends beaucoup auprès d’elle. Comme le dit l’adage, quand une personne âgée meurt c’est une bibliothèque qui brûle. Je me suis rendu compte que l’on se battait pour toutes les tranches d’âges sauf pour les personnes âgées. Après le décès de mon père, j’ai vu un peu la solitude de ma mère, quand bien même elle avait tous ses enfants auprès d’elle. Je me suis donc demandé ce qu’il en était pour ceux qui n’ont ni pension, ni enfants. Au départ, je bavardais avec ces personnes. Ma mère, je l’accompagnais prendre sa pension. Je voyais comment les gens traitaient les personnes âgées. Quand j’avais un peu de moyen, je les aidais. Quand je leur offrais un gobelet d’eau, une boisson chaude, je voyais la métamorphose dans leurs yeux radieux. Et je me suis dit qu’il y a quelque chose à faire pour eux. Je me suis donc structurée et j’ai mis en place cette ONG en 2015, pour contribuer au bien être et à l’épanouissement des personnes âgées », explique notre hôte. C’est sous le sceau de ce maître-mot que s’articulent les activités de cette jeune organisation.

Organisation pratique

Farouchement opposée à l’idée des maisons de retraites qu’elle assimile à des mouroirs, cette diplômée en hôtellerie et cuisine a orienté son ONG vers une spécialité taillée à la mesure des besoins des personnes âgées dans le contexte ivoirien. Mieux encore, le contexte abobolais. « Dans la pratique, ils ne dorment pas ici. Ils viennent le matin, ils passent la journée ensemble et ça crée beaucoup de connexions. Quand il est midi, on achète des produits selon la saison. Je cuisine ou je demande à la gouvernante de le faire et on mange ensemble à l’africaine. Ensuite, on continue de jouer et  à parler. Ce sont mes papichou, mes mamichou ». Dans la droite ligne de cette chaîne de solidarité, la Banque alimentaire de Côte d’Ivoire, en pôle position sur le segment de la lutte contre le gaspillage alimentaire, est un grenier. « Dès réception, nous organisons une équipe pour faire des packs des différents produits pour chacun d’entre eux et leurs familles », ajoute Suzane Mentenon. Effarouchés un tantinet devant les dates de péremption de certains produits quasiment arrivés à échéance, les inquiétudes des membres de l’ONG sont fissa éludées. « Souvent ils ont peur à cause des dates de péremption presque arrivées à échéance  mais nous les rassurons de la fiabilité de notre partenaire. Leurs produits étant comestibles, des mois après leur date d’expiration. Au mois dernier, nous avons encore reçu des tonnes de produits ». Outre le gîte et le couvert, certains partenaires de l’organisation et bonnes volontés offrent ponctuellement le vêtir. « On a reçu cette année des valises de vêtements. Les vêtements ont été dispatchés sur des nattes et les plus forts ont trié pour avoir plus. Ils se sont rués dessus. Ce que j’ai retenu, c’est que les gens sont dans le besoin, dans la précarité », poursuit la dame au cœur généreux.  Poussant le bouchon on ne peut plus loin, elle peint sans fard un tableau qui donne la chair de poule. « Nous  avons quatre, cinq  repas par jour, certains étant personnes âgées n’ont souvent qu’un repas qu’il consomme uniquement aux heures de prise de médicaments. On a des fiches d’identifications et ce sont ces statistiques qui nous ont alertés ».

Anecdotes

Les anecdotes sur la situation de ces personnes âgées, elle pourrait en faire un livre. L’une d’entre celles qui remontent à la surface, ce mardi, a eu lieu 3 ans en arrière. « Nous étions à une activité à l’Hôtel Ivoire. A la fin, nous ne les retrouvions pas, nous les avons cherchés longtemps avant de les retrouver. Lorsque nous le leur avons demandé, l’un m’a répondu : eeeh ma fille, depuis que je suis jeune, j’ai entendu parler de l’hôtel ivoire, mais je ne l’avais jamais vu de près. Donc aujourd’hui, je suis venu le découvrir et bien visiter, car je ne suis pas sur de revenir ici? Il est décédé quelques mois plus tard. C’était papa N’Goran », se remémore-t-elle, en larme.

Le clou du spectacle survient lorsqu’elle aborde le décès de sa mère. « Ils se sont cotisés pour me remettre une enveloppe qu’ils m’ont obligés à accepter. Et l’un d’entre eux m’a demandé de fermer le centre parce que j’avais perdu mon plus grand soutien. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter que ça irait. Il a menacé de rentrer au village pour ne plus être une charge pour moi avec tous mes problèmes Je l’en ai dissuadé. Mais il est quand même parti et quelques mois plus tard, il est décédé,  parce qu’il ne pouvait plus acheter ses médicaments », nous raconte-t-elle, l’émotion vivace. En fait, quasiment tous les retraités qu’elle a en sa charge sont malades et n’ont pas très souvent les moyens de se prendre en charge. C’est à elle de les aider, sinon ils mourront.

Charles Assagba

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