Enquête-express/Côte d’Ivoire: Qui a tué le livre ?

par NORDSUD
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“La lecture apporte à l’homme, plénitude, le discours assurance et l’écriture exactitude.”Cette citation évoquée depuis belle lurette, n’a nullement suscité de révolte chez certains. Nous tentons dans cette lucarne, de comprendre le désamour des Ivoiriens vis-à-vis de la littérature en Côte d’Ivoire. 

La littérature ivoirienne va mal. Les livres se vendent peu et le désintérêt des lecteurs n’a pas cessé de grandir depuis plusieurs dizaines d’années. Selon le journaliste écrivain, Sanogo Soungalo, connu sous la plume de Raphaël Tanoh, cette situation n’est pas forcement propre aux Ivoiriens. « Lire aujourd’hui n’est plus un plaisir, tout comme c’était le cas il y a des années. Les best-sellers en Côte d’Ivoire, c’est en général 3 à 5 000 ventes. Ce qui est très peu », indique l’auteur de ‘‘Il faut sauver Marlyne’’ et de ‘‘L’Homme au parfum de charognard’’. Le Super Ebony 2023 pense cependant que la situation peu s’inverser.  

De son point de vue, Cédric Marshall Kissy, Enseignant- poète et lauréat de plusieurs prix, dépeint la non-adoption des traits littéraires dès l’âge infantile. Plusieurs individus, n’ont pas reçu le goût à la lecture dare-dare. « Quand quelqu’un atteint un certain âge, il est beaucoup plus difficile de le reconnecter à la littérature et aux livres », explique-t-il.

Alors, pour rectifier le tir, il revient aux enseignants de la langue française de prendre le taureau par les cornes, en cherchant à sensibiliser sur l’importance de la lecture, afin de redynamiser les élèves et étudiants. « Un enseignant qui est vraiment passionné de lecture, marque forcément ses élèves et peut changer leur point de vue vis-à-vis de la lecture», suggère-t-il.

Par ailleurs, l’auteur salue l’effort des parents qui, aujourd’hui, incitent leurs enfants à la lecture et croient qu’une lueur d’espoir est en train de jaillir. Contrairement à la télévision, ou aux vidéos sous-titrées qui constituent une forme de lecture, la littérature demande beaucoup d’exercices et nécessite une introspection, une forme d’engagement et requiert une aptitude intellectuelle et rigoureuse. Le lecteur, d’après Marshall Kissy, doit s’implanter une image, un décor dans son esprit, pour comprendre ce que l’auteur retrace dans un livre. « Quand on lit une histoire, c’est au lecteur de s’imaginer une sorte de film. Ce qui nécessite un travail supplémentaire. Alors qu’avec la télévision, on a accès aux images et à l’histoire qui est racontée », démontre l’auteur du livre ‘’l’amour selon elle’’.

Réfractaires

Aussi, l’intérêt que portent les individus à la lecture, dépend des thématiques abordées. En général, les livres qui plaisent beaucoup, sont les récits d’amour, les histoires à l’eau de rose ainsi que les livres de développement personnel. Tout dépend de la catégorie de lecteurs. Avec ce type d’ouvrage, même les plus réfractaires, sont susceptibles de reconsidérer leur position», révèle-t-il.

Selon lui, il ne faut pas imposer des catégories de livres aux lecteurs. Il faut épouser leurs visions et leurs intérêts pour parvenir à les captiver. Ce sont, entre autres, les problèmes liés à la littérature qu’évoquent ces différents auteurs. Mais Kone Abdallah, Secrétaire de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (Aeci), va plus loin, en dénonçant « le manque de qualité dans la production de certains livres ». Les livres sont moins vendus. Pis, l’auteur perçoit 10 % sur la vente des livres contre 90 % pour les maisons d’édition. Alors, pour esquiver les charges et parvenir à vendre leurs œuvres, les auteurs de livres s’érigent en producteurs.« Chaque écrivain veut créer sa propre ligne de production et dans le même temps, n’a pas l’expertise de l’être », ajoute-t-il. Entre la couverture des livres, les contenus prescrits et les corrections, il y a beaucoup d’incongruités.

De plus, dit-il, les prix des ouvrages restent un problème. En raison des taxes imposées, il est difficile pour un individu au faible revenu de se procurer un livre. « Il faut une politique d’accompagnement pour vulgariser le livre. Les intrants du livre doivent être exonérés de taxes pour que le livre soit accessible à tout. J’imagine qu’un livre qui coûte 4 000 FCFA ou 5 000 F peut être hors de prix pour un élève, et même ceux de l’intérieur », note  Abdallah.

Bibliothèques

D’ailleurs, Marshall Kissy tire le chapeau à l’Etat Ivoirien pour les efforts consentis afin de faire évoluer la littérature à travers les ouvrages qui sont mis au programme dans les établissements. Mais, il pense qu’il y a beaucoup à faire. « On ne peut pas dire que rien n’est fait. Mais il faut que les structures de promotions du livre soient dotées de plus de moyens pour une grande série d’activités qui vont pousser le livre vers les populations. Et aussi, envisager de réduire les taxes et de faciliter la chaîne de production du livre afin d’aider les libraires à avoir des prix moins importants. De plus, il faut songer à rénover et à construire un peu plus de bibliothèques pour une meilleure proximité », propose-t-il.

Les problèmes qui minent le secteur de la littérature, sont aussi dus à la piraterie. Les livres sont versés aux bords des routes et ceux qui les vendent n’ont pas reçu un droit de commercialisation. Tous ces maux font qu’à 99 %, l’écrivain ivoirien vit difficilement de son art, d’après les acteurs. « Ce n’est pas nous qui allons faire la police aux contrefacteurs. Mais c’est à l’Etat de nous accompagner et nous protéger parce qu’on participe à l’économie ivoirienne. Chacun doit jouer son rôle. Le notre est plutôt d’animer le secteur livresque», dénonce Kissy.

À l’en croire, ce supplice que vivent les écrivains, est loin de se terminer. « L’Association des écrivains de Côte d’Ivoire essaie de faire ce qu’elle peut, mais elle n’a pas de moyens. C’est une association qui n’est pas subventionnée. On essaie de faire des pieds et des mains pour améliorer le secteur du livre. Mais il y a beaucoup de travail», regrette Kone Abdallah.

Les maisons d’éditions ont besoin également de soutien. Selon Serge Grah, responsable éditorial au sein de Valesse Editions, «Ceux qui, naturellement doivent lire, ne lisent pas ». C’est un cri du cœur, que fait ce journaliste et poète ivoirien. « Les élèves, les étudiants, et tous ceux qui ont pour outils de travail l’écriture, apportent peu d’intérêt à celle-ci », révèle l’auteur du livre ‘’passion de soutane’ ’. Pourquoi ?« C’est une question que je me pose. Est-ce que le livre existe dans leur environnement ? Si à la maison il y a une bibliothèque, est ce que ce n’est pas pour conserver la vaisselle ? », s’interroge-t-il.

Tant de préoccupations évoquées par Serge Grah, qui révèlent certains désintérêts constatés dans le milieu de la littérature. Le désamour de la population face aux œuvres littéraires est plus frappant par la stagnation commerciale des œuvres. Vendre et vivre convenablement de leur passion, est devenu chose difficile pour les auteurs du livre. Selon lui, l’air du numérique et le progrès de la technologie maintiennent les individus sur leurs téléphones et d’autres outils qu’ils trouvent plus attrayants. Alors, lire pour eux, est devenu une perte de temps.

Les écrivains et auteurs espèrent que la littérature soit positionnée au sommet de son art et c’est à chacun d’apporter sa pierre à l’édifice. « Pour qu’il y ait un plus grand nombre de lecteurs, les parents doivent inculquer le goût du livre aux enfants. Les auteurs doivent proposer des livres et des contenus adaptés aux écrivains. Aux enseignants, il leur revient de promouvoir le livre dans les établissements, car le salon du livre est moins suffisant pour en faire la promotion », préconise Marshall Kissy. D’autre part, ils désirent que l’Etat ivoirien ménage plus d’efforts pour accompagner ce secteur, notamment dans la lutte contre la contrefaçon et en permettant une accessibilité des ouvrages.

Solange Nébié (stagiaire)

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