Dans cette interview, Dr Alain Prao, psychologue intervenant à Bloom (structure de prise en charge des femmes battues) revient sur les cas de suicides rencontrés ces derniers jours à Abidjan.
En Côte d’Ivoire, la santé mentale est-elle aussi suivie que la santé physique ?
La santé mentale ou santé psychologique peut être définie comme un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté, alors que la santé physique est un état de complet bien-être physique, mentale et sociale, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. On constate que la définition de la santé physique inclut la santé mentale mais dans la pratique, en Côte d’Ivoire, la santé physique occupe une place importante plus que celle de la santé mentale
Quelles en sont les raisons ?
Les raisons sont multiples, mais nous en citons quelques-unes : absence de professionnels de santé mentale dans les structures sanitaires ; absence de module de formation continue en psychologie (santé mentale) des agents de santé (INFAS, faculté de médecine…) ; déficit de politiques incluant les différentes dimensions des besoins fondamentaux des individus et la banalisation ou la méconnaissance des troubles psychologiques par la population.

Les conséquences d’une santé mentale négligée sont-elles véritablement à craindre dans une société comme la nôtre ?
De plus en plus, la société ivoirienne se sédentarise et cela contribue à multiplier les cas de suicide. De plus, on a une banalisation des symptômes des troubles psychologiques chez certains individus. Oui les conséquences sont à craindre, car le manque de soutien social s’amplifie dans notre société actuelle.
Pourquoi les gens ont-ils moins recours aux services d’un psychologue ou d’un psychiatre ?
Le terme « psychologue » ou « psychiatre » est ramené automatiquement à la folie alors que toute personne qui rencontre des difficultés peut voir un « psy ». Aucune étude scientifique n’a été menée qui montre que c’est une question de moyens ou de croyance. Toutefois, les deux variables peuvent être évoquées, à des degrés divers pour expliquer le non recours aux services du « psy ». C’est à prendre au cas par cas.
Dans votre cas, quelles ont été les situations où vous avez été en contact avec des patients ?
Dans notre pratique, les gens viennent nous consulter dans des situations de dépression, d’anxiété, consécutive à des divorces, de conflits conjugaux et de pathologie post-traumatique, ici liées au VBG, aux conflits interpersonnels.
Les patients, d’après votre expérience, croient-ils véritablement que l’aide d’un psychologue ou d’un psychiatre peut être utile pour soigner leurs maux ?
L’analyse du motif de consultation peut nous éclairer dans ce sens. Pour certains, la consultation est volontaire alors que d’autres consultent parce qu’un ami, un parent, ou encore une connaissance leur a conseillé de voir un « psy ». Donc, on pourrait affirmer que certains croient en l’aide du « psy » pour les aider et d’autres, non.
N’est-ce pas une question de mentalité africaine ?
Comme nous l’avons affirmé plus haut, pour certains africains, consulter un « psy » serait synonyme d’être fou. En conséquence, ils préfèrent trouver une solution à leur souffrance tout seul. Or, ce que certains occultent c’est que la société africaine traditionnelle avait trouvé une solution pour prévenir ou limiter ces cas. L’on vivait en communauté et chacun pouvait trouver quelqu’un avec qui parler, chez qui déposer ses émotions, ses pensées et ses sensations brutes, non traitées. L’entourage accompagnait l’individu à gérer et à organiser son environnement pour satisfaire ses besoins personnels. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, chacun est dans son coin.
Que faut-il faire pour changer les choses ?
Pour changer les choses, il faut sensibiliser la société ivoirienne à se tourner vers les professionnels de la santé mentale comme elle le fait pour les consultations des pathologies physiques
Une vague de suicide a touché récemment le pays. Il y a d’abord eu deux suicides au sein de l’armée ivoirienne, en avril. L’un, un adjudant en permission, a tué sa femme avant de retourner l’arme contre lui dans la commune de Bingerville. L’autre, un médecin lieutenant-colonel, s’est tiré une balle dans la tête à son domicile de Yopougon, à Abidjan. Puis, mardi 9 juillet, un homme a garé sa voiture sur le pont Général-de-Gaulle, au Plateau, avant de sauter dans la lagune. Doit-on dire que les Ivoiriens sont de plus en plus enclins à se suicider ?
Les cas de suicides sont depuis un moment, portés à la connaissance des Ivoiriens via les réseaux sociaux et la presse audio-visuelle, mais cela ne signifie pas qu’il faille s’alarmer pour autant et tomber dans la peur et dire que les Ivoiriens sont de plus en plus enclins à se suicider. Il faut chercher à comprendre le suicide au cas par cas, car chaque suicide est unique. Seul le suicidé peut nous dire pourquoi mais il n’est plus. Le plus important ce n’est pas de savoir comment mais de savoir le pourquoi.
Beaucoup pensent que c’est parce que la population a trop de problèmes que ces suicides interviennent. Qu’en pensez-vous en tant que psychologue ?
Nous pensons que tout sujet, quelle que soit la classe sociale, est en conflit avec lui-même et avec l’environnement. En d’autres termes, nous avons tous des problèmes à degrés divers. L’équilibre psychologique résulte de la capacité de l’individu à pouvoir faire preuve de flexibilité psychologique, qui consiste pour lui d’accepter son expérience intérieure telle que les sensations, les émotions, les pensées, même quand ce vécu est pénible, sans chercher à le combattre ni à se laisser submerger. Il faut prendre du recul par rapport à ses problèmes et prendre conscience que face aux évènements, il n’existe pas seulement une explication, mais que plusieurs hypothèses sont possibles.
Le suicide est-il une pratique venues d’ailleurs, comme veulent le faire croire certains ?
Le suicide est l’un des critères diagnostics de la dépression selon le Manuel Diagnostic et Statistique des Troubles Mentaux (DSM-5, 2015) et si un sujet fait une dépression, il est susceptible de passer à l’acte. Donc, ce n’est pas une pratique d’ailleurs, mais une pratique de toute personne, quelle que soit la couleur de peau. Toute personne remplissant les critères diagnostics du trouble dépressif peut s’y adonner. Pour rappel, selon ce même manuel une personne sujette au suicide présente au moins cinq des symptômes suivants: humeur dépressive, diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir pour des activités, perte ou gain de poids significatif en l’absence de régime, insomnie ou hypersomnie presque tous les jours, fatigue ou perte d’énergie, sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inapproprié, difficulté de concentration ou indécision. Cela, pendant une même période d’une durée de 2 semaines et que ces symptômes induisent une détresse cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel et dans d’autres domaines.
Pensez-vous que les cas de suicide vont aller en s’amplifiant avec la démographie et les problèmes de la société ?
La démographie et les problèmes de la société sont peut-être des facteurs qui contribuent aux actes de suicides, mais il ne faut pas réduire les causes à ces faits. Pour notre part, il faut répertorier les véritablement besoins fondamentaux de la population, surtout les plus vulnérables (enfant, adolescent) et créer les conditions d’une vie épanouie où l’individu se sent entourer et soutenu par ses pairs.
Interview réalisée Raphaël Tanoh
