Dr Vasséko Karamoko : « notre jeunesse est orientée vers la jouissance populaire»

par NORDSUD
Publié: Dernière mise à jour le 216 vues

Dr Vasséko Karamoko est  maître de conférences au  département de sociologie de l’Université Félix Houphouet-Boigny. Enseignant-chercheur, spécialiste des questions d’éducation, il évoque ici la violence scolaire.

On assiste depuis quelques années à une accalmie dans le milieu scolaire. Direz-vous que les violences scolaires sont en train de cesser ?

Du point de vu d’un observateur, mon impression est plutôt subjective. Mais, par rapport au calme relatif que nous constatons, je dirai qu’il y a un recul de la violence scolaire. Ou, plutôt, une modération dans la pratique, par rapport à ce qu’on avait l’habitue de voir. C’est une dynamique dans la démarche, en termes de changement.

Comment cette dynamique se traduit-elle ?

J’ai eu la chance d’encadrer une étudiante qui a travaillé sur la participation des jeunes filles à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci). Au cours de ses enquêtes, il ressort que le mandat de l’actuel Secrétaire de cette fédération est basé sur une Fesci sans violence scolaire. Même si par moments on constate qu’il y a des accrochages. Mais je pense que les choses ont changé par rapport aux années passées. Toutefois,  je ne peux pas m’aligner sur cette position pour dire que le constat est absolu.

En fin d’année on assiste au phénomène des congés anticipés. N’est-ce pas une forme de violence scolaire ?

Les faits sociaux sont dynamiques. La considération ou l’appréhension d’un fait social évolue en fonction des acteurs qui sont en présence. Et en fonction du contexte. L’idéologie clé en présence est aussi à prendre en compte, ainsi que la mondialisation, l’avancée de la technologie, avec notamment  les réseaux sociaux. Avec tous cela, on a tendance à  faire de l’emprunt de comportements à partir de d’autres  cieux, de d’autres espaces sociaux et à  vouloir l’appliquer   chez nous. Donc, la question de la modernité est également  liée  à la question de l’individualisation des comportements, à la question aussi de la rationalité. Nous avons donc des acteurs qui sont identifiés dans ce champ et qui veulent revendiquer des congés anticipés. Ce qui est lié à d’autres phénomènes qui ne sont pas déconnectés du système scolaire. De plus en plus, on constate que la jeunesse est beaucoup plus orientée vers la jouissance populaire, les fêtes. Ces éléments contribuent à ce phénomène des congés anticipés. J’ai eu à enquêter sur le phénomène. Il en ressort que les acteurs interrogés m’ont fait savoir que ces congés sont liés au fait que pendant cette période, il y a plusieurs activités. Et ils veulent être des acteurs clés de ces évènements. Ils doivent négocier par exemple de petits contrats de travail pendant cette période. La période des deux semaines, selon d’autres, est trop réduite. Car ils veulent pouvoir s’exprimer, vendre leur jeunesse pendant ces fêtes.

Cela justifie-t-il pour autant ces violences qu’on constate pendant cette période, à l’école ?

La question de la violence est liée à tout ce que nous avons vécu. Au plan macro, par exemple, comment la violence est perçue ? On voit que le rapport aux normes est tel que les acteurs ont tendance à violer les règles, si bien que cela est institutionnalisé.

Diriez-vous qu’on assiste à une sorte d’impunité en Côte d’Ivoire, devant la violence, dans sa globalité ?

Je ne dis pas que l’Etat ne joue pas son rôle. Mais il le joue jusqu’à quel niveau ? D’autant plus que l’école est un lieu de socialisation, qui n’est pas déconnecté du rapport des élèves à la famille. Il faut se demande, de la maison à l’école, comment les acteurs négocient avec les règles ?  Quelles stratégies emploient-ils pour contourner les règles ?

L’école est-elle le reflet de la société ?

Oui, l’école c’est le reflet de la société. Ce qui se passe dans la société se reproduit à l’école. Ce qui se passe  dans la société, n’est pas déconnecté de ce qui se passe à l’école. Le contournement des règles, par exemple, malgré l’action étatique en est un exemple.

Donc, la société ivoirienne est  plus prompte à contourner les règles ?

Les acteurs sociaux, oui. Ils ont des ressources pour le faire Mais dans la dynamique, pourquoi n’y a-t-il pas de réponses pour faire respecter les règles ? Difficile de se prononcer dessus.  Quand les gens parlent de d’incivisme, il faut se placer du point de vue relationnel. Comment  cela fonctionne ? Ceux que la société désigne comme les premiers fauteurs, pensent-ils qu’ils sont socialement condamnables ? Ne se disent-ils pas que les règles sont dépassées pour eux ? Dans ce cas, faut-il prendre de nouvelles règles ? Tous ces éléments, ajoutés aux nouvelles technologies, font qu’il y a l’émergence de nouveaux comportements.

Le gouvernement avait envoyé il y a deux ans, les élèves coupables de troubles scolaires dans un camp d’internement pour les punir. Est-ce la solution ?

Chaque année le phénomène des congés anticipés persiste. Il faut se demander quel est le model de société que nous voulons? Quel est le type d’école que nous voulons ? Est-ce que le type de société nous désirons, permet-il de quadriller le type d’école que nous voulons ? La relation école-société est une relation clé à prendre au sérieux. Les modèles que nous découvrons à travers nos écoles, et toutes ces libertés individuelles, doivent nous amener à nous questionner. Comment cela peut-il nous permettre de reconstruire la dynamique sociale ?  Aujourd’hui, la question de la violence scolaire doit être repensée. On a tendance à croire que ce sont les élèves qui sont les acteurs identifiés socialement. Mais d’un point de vue de la science, c’est une dynamique sociale qu’il faut repenser en prenant en compte le rôle que tous les acteurs doivent jouer.  Le fait qu’un éducateur ne joue pas son rôle est aussi une violence. Le fait que l’enseignant qui doit venir à l’école pendant la période de congé, ne vienne pas, promeut la violence scolaire. De même que lorsqu’on refuse de sanctionner.

Interview réalisée par Charles Assagba

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