Enquête/ Diplômes non reconnus par l’Etat : Des carrières sacrifiées

par NORDSUD
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Le phénomène des diplômes non homologués en Côte d’Ivoire touche de nombreux établissements. Les étudiants issus de ces universités privées ou grandes écoles, sont souvent confrontés à un rejet dans le monde du travail.

Auréolé d’un parchemin d’ingénierie en Marketing/Communication provenant d’une école privée, Ibrahim a dû faire une croix sur ses rêves. Désireux de poursuivre son cursus académique à l’Université publique,  il a pris langue avec le service Equivalence de l’établissement. Sur la to-do list pour intégrer l’école, son dernier diplôme universitaire est requis. Sans l’ombre d’un doute, il présente à l’agent son Bac + 5. Mais à en croire la réponse de son interlocuteur, le bout de papier qu’il tient comme graal ne compte que pour du beurre.

 « Ils m’ont dit que mon diplôme n’est pas homologué par l’Etat. Et donc que je ne peux pas faire d’équivalence étant donné que le diplôme n’est pas reconnu », nous explique Ibrahim. Ahuri, il rallie l’école privée nichée à Angré,  au sein de laquelle il aura étudié 5 ans durant,  en dépit des difficultés financières. « Ils m’ont dit que l’école est reconnue par le ministère et que je ne devrais pas m’inquiéter. Ils ont aussi promis de gérer cette affaire de diplômes non-homologués afin que je puisse faire mon équivalence. Mais cela fait des années que rien n’a été fait », regrette le jeune homme.  Exit donc pour lui la possibilité de poursuivre ses études. A défaut, il décide de passer des concours. Échec et mat. La Fonction publique ne reconnaît guère les diplômes. « Je me demande ce que ma vie aurait été si j’avais fait mon équivalence et mon doctorat. Ou si j’avais eu un concours de la fonction publique ». Des phrases dont le point d’interrogation demeureront à jamais sans réponse dans la tête d’Ibrahim.

Audit

Le cas d’Ibrahim n’est pas isolé. Bernard, diplômé d’une grande école située à Adjamé a vécu le même calvaire. Son ambition de faire une équivalence à l’université Félix Houphouët-Boigny aura fondu comme neige au soleil.  Réponse de la scolarité de l’Université Publique lorsqu’il dépose son dossier ?  Le diplôme en Audit et contrôle qu’il détient n’est pas reconnu par le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames). «Sur le coup, je n’ai pas compris, explique le garçon. Je venais de faire cinq ans dans un établissement où tout paraissait normal et on me dit que le diplôme n’est pas homologué par le Cames et donc, pas valable pour mon homologation », tombe t-il des nues. Rien n’y fit en dépit de ses sempiternelles jérémiades et de ses plaintes à l’administration de son école.  Deux cas qui, à en croire Bini Kouakou Adjoumani, ex-secrétaire général du Collectif des étudiants des grandes écoles et élèves de l’enseignement professionnel et technique de Côte d’Ivoire (Cegept-CI) , sont des arbres qui cachent la forêt. « Il y a de nombreux étudiants qui ont vécu ce type de situations. Leurs  diplômes ne peuvent leur servir que dans le secteur privé. Ils ne peuvent rêver de la Fonction publique ou à poursuivre leurs études dans une école publique, et même dans certaines écoles privées rigoureuses. C’est vraiment triste et nous avons beaucoup de cas », nous indique-t-il

En réalité, de nombreux diplômes universitaires post-BTS des écoles privées en Côte d’Ivoire ne sont pas reconnus par le ministère de tutelle et le Cames.

Après le BTS, de nombreux étudiants s’en remettent aux concours de la Fonction publique.

Les patrons d’écoles privées

Dans le box des accusés de cette situation, les responsables des écoles privées. A la barre, l’un des porte-étendards de la corporation,  Dr Elete  Aka, Président honoraire de l’Union patronale de l’enseignement supérieur privé.  Interrogé par la rédaction de Nordsud.info, en vue de situer la responsabilité de ses pairs, il plaide non-coupable. « Ce problème concerne les diplômes post-BTS. La première étape est qu’il faut avoir l’autorisation de préparer le diplôme : licence ou master. Après cette phase, une première génération de premiers diplômés doit être formée. Le ministère analyse le dossier, regarde la qualité de l’enseignement et l’employabilité des étudiants sur le marché de l’emploi. Ensuite, un, deux ou trois ans plus tard, l’homologation est délivrée. C’est la démarche normale. Quelquefois les étudiants s’impatientent alors que les écoles ont entamé les démarches.  Souvent, tout ne se fait pas automatiquement. C’est par filière que cela se fait. Et la validité est de 5 ans. Il ne faut pas que les étudiants généralisent leurs cas isolés », fait-il noter. S’érigeant en défenseur des siens, Eleté Aka met le cap sur la nouvelle loi de l’Enseignement supérieur qui permettra de trancher le nœud gordien. « A l’avenir, on n’aura plus besoin de faire cette démarche. La nouvelle loi sur l’Enseignement supérieur fera en sorte que l’autorisation de préparer le diplôme offre simultanément l’homologation. Cela va régler définitivement le problème », a-t-il expliqué. Les mésaventures à l’instar de celle d’Ibrahim, Dr Elété les considère comme une infime partie visible de l’iceberg. Car, à l’entendre, les écoles privées dans leur grande majorité détiennent les homologations. Poussant le bouchon plus loin, il enjoint ces derniers à s’orienter vers le secteur privé. « Si vous avez une formation post-BTS délivrée par une école privée, cela revient à dire qu’elle a au moins l’agrément d’exercer. Avec ce diplôme, vous pouvez vous vendre au moins sur le marché de l’emploi dans le secteur privé. Et, les écoles privées forment justement pour que partout dans le monde nos diplômés soient compétitifs. Donc il ne faut pas se cantonner au public quant on sait qu’avec une bonne formation, le secteur privé embauche ».                                                                                          

Homologation du diplôme

Apportant de l’eau au moulin du président  de l’Union patronale de l’enseignement supérieur privé, Sylla Alhouceine, président de l’Association des professionnels des ressources humaines de Côte d’Ivoire (Aprhci)  fait un tour d’horizon des vérifications effectuées par les entreprises du secteur privé lors des recrutements.  « Lorsqu’un profil nous intéresse, nous vérifions que le diplôme qu’il brandit a effectivement été délivré par l’école au sein de laquelle il dit avoir été formé. S’il s’agit d’une école privée, nous nous assurons qu’elle est reconnue par l’Etat. La question de l’homologation du diplôme par le Cames et le ministère n’est pas prise en compte à notre niveau ». Et le président des professionnels des ressources humaines  d’expliquer qu’au-delà de ses vérifications, la matière première la plus importante demeure le savoir-faire de l’individu d’autant que le diplôme n’est qu’une présomption de connaissance. Au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, la bataille pour l’assainissement de ce milieu a débuté depuis plus d’une dizaine d’années. Selon un proche collaborateur du ministre, les universités privées et les grandes écoles absorbent un nombre considérable d’étudiants, après le BTS. L’agrément est donc la seule chose sur laquelle l’Etat insiste pour que ces établissements exercent. L’homologation des diplômes n’est que secondaire. Mais, note notre informateur, la construction d’universités publiques va résoudre le problème au fur et à mesure.  

Charles Assagba

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