Cissé Djiguiba Abdallah est imam, prédicateur. Il est aussi le directeur général du groupe Abayane et le président-fondateur de la Fondation Djigui la Grande espérance. Dans cette interview, il revient sur la lutte qu’il mène depuis 25 ans contre l’excision.
Depuis plus d’un an, l’Etat a reconnu la Fondation Djigui la Grande espérance d’utilité publique. Qu’est-ce qui a été à la base de cette reconnaissance ?
C’est l’aboutissement d’un certain nombre d’activités que nous avons menées sur le plan social. La Fondation a 25 ans aujourd’hui. Et depuis 25 ans, nous menons des actions humanitaires, au niveau de la communauté musulmane et des autres communautés. La fondation Djigui la Grande espérance fait du social, du soutien moral et spirituel. Nous nous engageons auprès des populations en détresse. Nous luttons pour les droits humains, la formation… Nous luttons contre les violences faites aux femmes, les mutilations génitales féminines, qui sont devenues à un moment donné le principal cheval de batail de la fondation. Nous encourageons la scolarisation de la jeune fille. Depuis 1987, nous sommes engagés dans la lutte contre le VIH-Sida. Nous avons aussi un volet sur la réconciliation, la culture de la paix, de l’amour, de la fraternité. Nous avons participé à de nombreuses activités au côté de plusieurs ministères. En particulier, le ministère de la Femme, de la famille et de l’enfant. C’est l’ensemble de nos activités, à travers beaucoup de ministères et d’autres organisations non étatiques, qui ont été reconnues. Il s’agit de nous encourager à aller de l’avant. C’est une fierté pour la fondation. Cela montre aux yeux du monde que ce que nous faisons est réel et utile pour le développement de notre pays.
Être devenu une structure d’utilité publique a-t-il changé quelque chose dans votre fonctionnement ?
Devenir une fondation d’utilité publique signifie que l’Etat nous apporte un soutien. L’Etat nous apporte un appui à la fois financier et logistique. Aujourd’hui, la fondation a ses représentations dans toutes les régions de la Côte d’Ivoire. Cette reconnaissance nous encourage à faire plus que ce que nous avons l’habitude de faire.
On sait que la lutte contre les mutilations génitales féminines vous tient à cœur. Peut-on dire que la Côte d’Ivoire est en train de gagner ce combat ?
Aujourd’hui, le bilan est très positif. Dans certaines régions, le taux d’excision était de 80%. Aujourd’hui, la moyenne dans ces régions est de 30%. Dans d’autres régions, la pratique n’existe quasiment plus. Donc oui, nous sommes en train de gagner cette bataille. Nous travaillons avec la communauté interafricaine de lutte contre les mutilations génitales féminines et toutes formes de violences faites aux femmes. Nous ne nous sommes pas arrêtés à Abidjan, nous avons essayé de conscientiser les guides religieux, les professionnels de la communication, les chefs traditionnels, etc., sur les dégâts des mutilations génitales féminines. Ce sont de vieilles traditions, mais ce ne sont pas de vieilles vérités. Nous avons essayé des séminaires de formation, d’information…
« L’excision est passée de 80% à 30% dans certaines régions »
Pensez-vous que l’excision pourra un jour disparaître totalement en Côte d’Ivoire ?
Au moment où je suis entré dans la sensibilisation, je me suis rendu compte que les gens ignoraient les conséquences de la pratique. Nos populations ne savaient pas que les mutilations génitales féminines étaient à la base de beaucoup de maladies gynécologiques chez les femmes. On s’est même rendu compte que de nombreuses filles mourraient au cours de cette opération. Et quand cela arrivait, on l’attribuait aux génies ou aux sorciers. L’excision consiste à sectionner le clitoris qui est une zone à forte densité de veines. Malheureusement, par obéissance à la tradition, nos parents ont continué la pratique. Mais lorsque nous avons commencé à informer les populations, avec même des projections, certains ont reconnu qu’ils ignoraient les conséquences. Aujourd’hui, on a une vue différente des choses. Les populations évoluent. Les gens sont de plus en plus lettrés.
Vous avez plusieurs fois souligné que certains imams s’opposaient à votre lutte contre les mutilations génitales féminines. Cela a-t-il changé aujourd’hui ?
Beaucoup ont compris. Le constat est que de nombreux imams n’excisent pas leurs filles, aujourd’hui. En Egypte, au Maroc, en Arabie Saoudite, l’excision n’est pas courante, alors que très souvent ici, cela rentrait dans le cadre de certains enseignements religieux. Je suis convaincu que l’opposition de certains imams était basée sur le manque d’informations et de formation sur ce qui se passe après l’excision. Il faut savoir que l’attitude de beaucoup de religieux vis-à-vis de l’excision était lié à la Sunna (ndlr, tradition orthodoxe de la religion islamique). Mais, ils finissent par comprendre que la Sunna du Prophète (que le salut de Dieu soit sur lui et sur sa famille), ne peut pas soutenir une cause de maladie grave chez la femme. Tout ce qui peut empêcher la délicatesse et le respect que nous devons à la femme, est un frein à sa vie et à sa santé. Quand cette démonstration a été faite à un certain nombre de théologiens et musulmans, beaucoup ont changé leur langage. La plupart se sont dit, mieux vaut arrêter que de continuer une pratique dont on ne tire aucun avantage. A l’allure où vont les choses, nous nous sommes fixés comme délai, l’an 2030, date à laquelle la pratique sera très réduite en Côte d’Ivoire. Si nous continuons la sensibilisation, combinée à la scolarisation des jeunes filles, je suis convaincu que l’excision sera bientôt du passé en Côte d’Ivoire.
« Nous allons vaincre l’excision d’ici à 2030 »
Quelles sont les zones les plus touchées aujourd’hui par le phénomène ?
Les mutilations génitales féminines sont pratiquées dans les zones à majorité musulmane. Mais aussi à l’ouest du pays, même si ce n’est pas une zone musulmane. La pratique existe chez les Yacoubas, les Guérés, les Wês.
Dans le temps, on pointait du doigt les exciseuses cachés dans les zones reculées. Ont-elles cessé leurs pratiques ?
Aujourd’hui, il n’y a plus quasiment d’exciseuse. La communication a beaucoup évolué positivement en Côte d’Ivoire. Même dans les coins les plus reculés, les hommes et les femmes sont accessibles, avec le téléphone portable. L’Etat a pris une décision très ferme contre tous ceux qui se rendent coupables de la pratique de l’excision. Une loi a été votée au Parlement pour cela.
Interview réalisée par Raphaël Tanoh
