Maïmouna Kangouté est la secrétaire générale du Syndicat des sage-femmes de Côte d’Ivoire (SYSAF-CI). Elle est aussi la porte-parole adjointe de la COORDISANTE et la secrétaire confédérale adjointe 2 de la FESACI-CG.
Comment se porte la corporation depuis la création de l’Ordre national des sage-femmes ?
La création de l’Ordre national des sage-femmes et maïeuticiens de Côte d’Ivoire, en 2014 a été une avancée majeure pour la corporation. Elle a permis de fixer le cadre réglementaire de l’exercice de la profession. Il devrait être une force de proposition pour l’amélioration des conditions d’exercice. Aujourd’hui, nous comptons environ 11.000 sage-femmes en activité en Côte d’Ivoire. Notre challenge est que la corporation soit plus forte et mieux structurée, car dans certaines régions, on note encore un déficit de personnel et des conditions de travail difficiles.
Peut-on dire que le pays compte assez de sage-femmes pour s’occuper des femmes enceintes ?
Selon les chiffres officiels, la Côte d’Ivoire dispose d’une sage-femme pour 726 femmes en âge de procréer, alors que l’OMS recommande une sage-femme pour 3 000. Cela signifie que nous répondons à la norme. Le problème réside au niveau de la répartition qui reste inégale avec une forte concentration en zone urbaine.
« Pourquoi les sage-femmes fuient les zones reculées »
Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?
La pénurie de sage-femmes dans ces zones s’explique par le fait que ces professionnelles sont de plus en plus jeunes et souhaitent fonder une famille ou rester auprès de leurs proches, ce qui les rend réticentes à s’installer durablement dans les zones reculées où les infrastructures font défaut. Le fait que ces zones soient éloignées rend également difficile l’accès à la formation continue et aux opportunités de carrière, poussant les sage-femmes à retourner dans des zones urbaines où les conditions sont meilleures. De plus, rien de motivant n’est mis en place pour fidéliser et retenir ce personnel.
Quelles solutions pour pallier ce problème ?
Nous proposons comme solutions le recrutement régionalisé, avec engagement de rester 3 ans avant mutation, afin de stabiliser les équipes. Et aussi l’accélération de la décentralisation de la formation professionnelle, comme cela se fait pour la formation initiale, pour former les sage-femmes près de leurs communautés. Il faut favoriser la promotion des sage-femmes des zones reculées, instaurer des primes spécifiques en faveur des zones reculées. Il faut utiliser des rapports mensuels des structures de santé pour ajuster les approvisionnements aux besoins réels, évitant ainsi les ruptures de kits. Il faut revoir à la hausse le budget alloué à la santé pour faire pleinement face au rôle régalien de l’Etat, qui est d’assurer la santé des populations.
En somme, quels sont les problèmes qui touchent votre corporation ?
Nous demandons de meilleures conditions de travail (environnement, matériel et équipements), des primes spécifiques, une répartition équitable du personnel en zone rurale, comme je viens de le dire. Et une reconnaissance statutaire. Le SYSAF-CI plaide aussi pour des mesures incitatives afin de retenir les sage-femmes dans les zones reculées. Enfin, nous demandons au gouvernement d’adapter la communication institutionnelle aux disponibilités réelles de prise en charge.
De quelle façon ?
Il est mieux de préciser aux populations que la gratuité se fait dans la mesure du disponible afin de réduire les tensions inutiles avec elles.
Justement, comment se traduit la gratuité de l’accouchement dans nos hôpitaux ?
Le Programme social du gouvernement garantit la gratuité des accouchements dans les hôpitaux publics. Concrètement, les femmes ne paient pas pour l’acte d’accouchement. Mais, il arrive qu’il y ait des ruptures de kits ou de médicaments, ce qui crée des difficultés ponctuelles.
-« Des sage-femmes salissent notre corporation »
Il nous revient couramment que certaines sage-femmes font payer l’accouchement à des femmes enceintes. Qu’en est-il réellement ?
C’est vrai que des cas isolés ont été signalés par des associations de consommateurs et des usagers. Mais, ces cas ne reflètent pas la majorité. Le ministère de la Santé ne cesse de nous rappeler que tout paiement direct exigé pour un acte gratuit est illégal et nuit à l’image de la profession. Donc, c’est illégal de faire payer l’accouchement alors que c’est gratuit au public. Nous encourageons toute notre corporation à plus de probité.
Qu’est-ce qui explique la rupture des kits ?
La rupture de kits d’accouchement relève de problèmes d’approvisionnement et de gestion des stocks. Les budgets alloués à la santé restent limités, ce qui affecte la capacité à maintenir un approvisionnement constant en kits d’accouchement.
Normalement, que doit payer une femme enceinte pendant son accouchement ?
Dans le public, les actes liés à l’accouchement sont entièrement gratuits. Il n’y a donc aucun frais à payer. Dans le privé, les frais varient entre 250 000 et 600 000 FCFA, selon les cliniques.
En clair, certaines sage-femmes salissent l’image de la corporation en faisant payer leurs patientes ?
Oui, certaines sage-femmes salissent l’image de la corporation. Comme dans toute corporation, certaines personnes sortent toujours des rangs mais, il s’agit d’une minorité chez les sage-femmes. Le SYSAF-CI insiste sur la discipline et la déontologie pour protéger l’image collective. Nous disons qu’ensemble et par la négociation syndicale, nous parviendrons à de grandes avancées sociales.
Des hommes font aussi accoucher les femmes. Comment cela se passe sur le terrain ?
Ce sont les maïeuticiens dont la première promotion est sur le terrain depuis quelques temps. Les patientes s’adaptent progressivement. Certaines apprécient leur professionnalisme, d’autres gardent des préférences culturelles pour les femmes et préfèrent se faire accoucher par une sage-femme.
-« C’est une minorité de sage-femmes qui rackettent»
Comment avez-vous jugé l’année 2025 sur le plan de la santé et particulièrement pour les sage-femmes ?
Le bilan est positif sur certains aspects. Je veux parler de l’ouverture de nouvelles maternités équipées, de la baisse progressive de la mortalité maternelle. Elle est passée de 643 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2012, à 385, aujourd’hui, selon l’EDS. Nous avons aussi un climat social apaisé. Mais, les défis persistent : il y a une pénurie de personnel en zone reculée et une surcharge dans les grandes villes.
Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?
Malheureusement, les ressources humaines ne sont pas suffisamment valorisées, la loi portant réforme hospitalière instaurée depuis 2019 pour « guérir notre système sanitaire » est totalement ignorée sur les aspects motivationnels du personnel, notamment sociaux et financiers. Malgré la bonne foi des syndicalistes, près de 3 ans après avoir bouclé les négociations, le gouvernement n’a toujours pas donné suite à nos revendications. La conséquence logique de cette démotivation est la fuite des cerveaux.
Quels sont vos objectifs pour 2026 ?
Nous allons contribuer à la mise en œuvre du Plan national de réduction de la mortalité maternelle et néonatale ; renforcer la formation continue et la spécialisation, notamment dans des spécialités spécifiques aux sage-femmes pour en réduire la déperdition. Nous voulons aussi contribuer à améliorer la répartition géographique des sage-femmes par la prise de mesures incitatives. Sans oublier la sensibilisation de toutes les sage-femmes à l’union et à la solidarité pour créer véritablement un esprit de corps, ce que le SYSAF-CI a toujours prôné. Nous allons amener le gouvernement à mettre enfin en œuvre les aspects sociaux et financiers de la loi portant réforme hospitalière (indemnité de sujétion sanitaire, prime d’incitation trimestrielle, prime de garde et d’astreinte, prise en charge sanitaire).
Interview réalisée par Raphaël Tanoh
