Adama Kamara, le ministre de l’Emploi est face à un vrai défi : Démocratiser la protection sociale et l’étendre au secteur informel.
Pour ce faire, la Caisse générale de retraite des agents de l’Etat (Cgrae) et la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps) multiplient les produits, ces dernières années, pour couvrir de plus en plus de citoyens.
Le dernier produit en date est le Régime social des travailleurs indépendants (Rsti) de la Cnps. Ici, le principe est simple et l’objectif ambitieux : Amener des millions de travailleurs de tous les secteurs, notamment, les plus précaires à se faire enrôler pour bénéficier d’une pension de retraite.
Tous les résidents ivoiriens exerçant une activité professionnelle leur procurant un revenu ou ayant un petit métier peuvent dorénavant bénéficier d’une pension de retraite, à la fin de leur carrière.
Il s’agit notamment des cibles traditionnellement exclues des systèmes de couverture sociale comme les petits agriculteurs, les commerçants, les transporteurs, les artisans, les artistes, les religieux, etc.
En effet, depuis le 19 juillet 2019, une ordonnance signée par le Président de la République portant institution d’un Rsti permet à tous ces travailleurs du secteur dit informel d’être déclarés à la Cnps et de bénéficier des mêmes avantages que les tous les travailleurs du secteur privé.
Oui, la retraite est possible, même pour la vendeuse de tomates au marché.
Et cela n’a pas l’air d’être une utopie.
Une prime en fonction du revenu. Plutôt une réalité selon Simon Adou, Responsable coordination du Rsti à la Cnps. Il explique qu’une étude réalisée par l’Institut national de la statistique (INS) a permis de baliser le terrain. Pour les artisans, par exemple, le revenu plancher a été fixé à 45 000 FCfa. Ce qui signifie, selon lui, que ces derniers devront cotiser 5.400 FCfa par mois, soit 12% du revenu déclaré. Pour les artistes, c’est pareil.
Tandis que les commerçants qui ont les plus modestes revenus (30.000 FCfa), devront s’acquitter de 3.600 FCfa par mois. Idem pour les sportifs. La diaspora ? C’est 13.000 FCfa, le mois.
En plus de la pension, les travailleurs indépendants pourront bénéficier d’une indemnité journalière qui sera perçue en cas de maladie, d’accident ou de maternité pour les femmes.
Alors que ce nouveau produit prend forme dans son cocon, beaucoup se demandent cependant si le ministre de l’emploi n’a pas mis sa barre trop haut et si le défi n’est pas trop grand pour la très prestigieuse Cnps.
Premier défi à résoudre, la continuité des cotisations. «Un travailleur qui débute les cotisations peut se retrouver à tout moment dans l’incapacité de poursuivre ses versements», note l’imam Mamadou Dosso, Directeur de cabinet du Président du Conseil national islamique (CNI).
Pour contourner cette difficulté, la Cnps a instauré une flexibilité totale en matière de périodicité de paiement des cotisations sociales. Un agriculteur pourra payer sur un à deux trimestres ses cotisations annuelles. Ceux qui s’en sentent capables peuvent payer des montants journaliers. Les moins sûrs pourront même faire un versement annuel. Tout cela, par des moyens de paiements bancaires, des cartes et même des paiements par mobile money.
La retraite étant fixée entre 55 ans et 60 ans, ce régime flexible permet à quiconque le désire de se faire enrôler en se rendant dans une agence, muni seulement d’une pièce d’identité, ou en s’inscrivant via Internet.
Rsti à la fin de sa carrière. Comme tout produit, pour le travailleur indépendant, il faudra respecter le contrat. Que dit ce contrat ? Concernant l’indemnité journalière, d’après le responsable coordination du Rsti, le travailleur doit justifier de 9 mois de cotisations effectives. «Après cette période, vous serez éligible, pour les indemnités journalières», explique Simon Adou.
Pour ce qui est de la pension de retraite, il faut respecter la durée de cotisation minimum de 10 ans pour bénéficier d’une pension à vie.
Dans un secteur jugé précaire, combien seront-ils à respecter des cotisations sur une décennie ? Surtout, quand on sait que dans le privé formel, certaines entreprises ne vont pas au bout de leurs cotisations.
Un menuisier, un maçon ou un religieux peut-il valablement compter sur le Rsti à la fin de sa carrière ?
«Nous avons longtemps travaillé sur le projet. Le bien-fondé du Rsti est indiscutable. À partir d’un certain âge, le maçon ne peut plus exercer son travail. C’est pareil pour beaucoup de métiers de l’informel», indique Traoré Mamadou Dohia, administrateur à la Cnps, également Président de la Fédération des syndicats autonomes de Côte d’Ivoire (Fesaci). Il n’est pas le seul optimiste. «Je suis président du Conseil d’administration de la Mutuelle autonome des enseignants de Côte d’Ivoire (Maeci). Notre clientèle est constituée à 10% des travailleurs du secteur informel et même des vendeuses d’alloco. Mais ils arrivent à cotiser régulièrement pour bénéficier de leur assurance santé», rassure-t-il. Alors, avec le Rsti, à l’entendre, ceux qui s’engageront, iront jusqu’au bout.
80% des travailleurs dans le secteur informel. Et M. Zadi de préciser : «C’est une recommandation du Bureau international du travail (BIT) pour les pays en voie de développement, où on trouve 80% des travailleurs dans le secteur informel». D’après Mamadou Dosso, malgré les difficultés, beaucoup parmi eux sont intéressés. «On ne le dit pas assez, mais la cause de tous les palabres dans notre milieu, c’est l’argent. Les Imams ne sont plus soutenus dès lors qu’ils arrêtent d’exercer. Le Rsti, qui vient régler ce problème de façon durable, a donc été salué au sein de la communauté», note-t-il.
Au niveau des artistes-chanteurs, c’est le même ton. « Nous avons déjà eu une séance de travail avec la CNPS sur ce produit. En tant qu’artistes, nous y adhérons. Mais nous avons besoin de plus d’explications », indique Fadal Dey, Président de l’Union pour le progrès des artistes de Côte d’Ivoire (Upaci).
Qu’arrive-t-il quand le travailleur ne parvient pas à respecter les 10 années minimums de cotisation exigées avant de bénéficier de la pension ? Eh bien, la CNPS s’engage à lui verser une allocation unique, ou une indemnité unique à la fin de sa carrière. En clair, aucune cotisation ne sera perdue.
Le ministre de l’Emploi à fond sur le projet. En fait, pour Assiéné Koffi, Secrétaire général adjoint de l’Union générale des travailleurs de Côte d’Ivoire (Ugtci), le principal défi pour la Cnps ne viendra pas de là, mais de l’adhésion des travailleurs. Il faut parvenir à les convaincre, parce qu’il est question d’argent. « Il faut les sensibiliser continuellement. Nous avons rencontré le Ministre de l’Emploi et de la Protection Sociale. Il nous a demandé de jouer ce rôle, en tant que centrale syndicale. Nous allons programmer une rencontre à la bourse du travail de Treichville avec nos membres, pour les sensibiliser. Le ministre sera là», annonce ce mardi 18 janvier 2022 Assiéné Koffi.
Justement, au ministère de l’Emploi et de la Protection sociale, on mise gros sur ce programme à haute portée sociale. «C’est l’un des projets phares du Gouvernement, en plus de la Couverture maladie universelle (CMU), qui s’inscrit dans le programme de Son Excellence Monsieur le Président de la République dénommé «la Côte d’Ivoire solidaire». Le Rsti va permettre à ces valeureux travailleurs du secteur dit informel de bénéficier, enfin, des prestations sociales, dont les indemnités journalières et une pension de retraite, qui vont améliorer significativement le niveau et la qualité de vie des bénéficiaires.
En mettant en place le Rsti, la Côte d’ivoire se positionne comme le 1er pays d’Afrique subsaharien à offrir une couverture sociale aux travailleurs indépendants», insiste un proche collaborateur du ministre Adama Kamara, qui appelle les travailleurs indépendants à y adhérer massivement.
Raphaël Tanoh
