Abidjan: Comment les ‘‘coupeurs d’arbres’’ asphyxient la ville

par NORDSUD
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À Abidjan, les maisons poussent comme des champignons. Pendant ce temps, les espaces verts, les parcs et jardins publics sont menacés. Les conséquences, bien qu’insoupçonnées, sont à craindre sur le climat et sur notre santé.   

Riviera-Golf, ‘‘Cité des tours’’, non loin de l’ambassade des Etats-Unis. Les limiers du ministère de la Construction, du logement et de l’urbanisme viennent de stopper un important chantier. Initié par la structure Twins immobilier, le chantier se trouvait sur un espace vert. Après les investigations menées, il en est ressorti que Twins immobilier a eu la concession grâce à l’ex-Société ivoirienne de construction et de gestion immobilière (Sicogi), à qui appartenait l’espace. Tandis que le chantier a été arrêté, des négociations sont en cours pour que Twins immobilier soit remboursé, même si juridiquement, la Sicogi n’existe plus.

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Il faut dire que les Abidjanais sont coutumiers du fait. Construire sur un espace vert est devenu si commun que dénoncer la pratique est mal vu. Dans le cas de la ‘‘Cité des tours’’, ce sont les résidents en bloc qui ont vendu la mèche.

«Ce n’est pas une pratique qui date d’aujourd’hui. Tous les projets validés par le ministère de la Construction, du logement et de l’urbanisme comportent des espaces verts. C’est le code de la construction qui le stipule. Mais une fois que les gens ont leur permis de construire, ils vont faire n’importe quoi», dénonce un haut cadre dudit ministère, ce mercredi 15 juin 2022. Le ministère rappelle qu’il y a environ deux ans, à Morofé (Grand-Bassam), un promoteur immobilier a vu ses murs démolis, parce qu’il avait construit lui aussi sur un espace vert. «Les cas sont légion. Mais nous avons besoin que les gens dénoncent, pour agir», indique notre interlocuteur.

Espaces verts

Pourquoi ces espaces verts sont si importants ? «Contrairement à ce que les gens croient, ce n’est pas seulement pour faire joli. On est conscients que les projets immobiliers entraînent la destruction des arbres. Et il faut compenser», explique notre source au ministère de la Construction. Selon le ministre Bruno Koné, ce sont environ 10.000 chantiers qu’il faut contrôler par an. Enorme ! Et c’est sans compter la politique de logements sociaux qui prendra de l’ampleur dans les mois à venir. Le gouvernement annonce, par exemple, un plan pour la purge des droits coutumiers afin de constituer une réserve foncière de 6.000 hectares de superficies à Abidjan et à l’intérieur du pays. La quantité d’espaces verts qu’il faudra détruire pour construire des maisons fait réfléchir.

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Une préoccupation qui n’est pas passée inaperçue à la 15ème Conférence des parties (COP15) de la convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, tenue du 9 au 20 mai à Abidjan. Le besoin d’arbres à Abidjan et dans nos villes se fait de plus en plus sentir. Pendant cet important évènement, le chef de l’Etat, Alassane Ouattara, a insisté sur le couvert forestier perdu au cours de ces dernières décennies. De 16 millions d’hectares dans les années 1960, la Côte d’Ivoire tourne autour de 2,9 millions d’hectares de forêts. La course pour recouvrer une partie de notre couvert forestier n’a jamais été aussi vitale. Mais, au niveau d’Abidjan, on a du mouron à se faire. Où reboiser, quoi sauver ? De plus, la qualité de l’air devient inquiétante. C’est du moins, la mise en garde d’un enseignant-chercheur que nous rencontrons au sein du bâtiment de recherche de l’Université Félix Houphouët-Boigny.  

Projections climatiques

Dans l’immeuble situé non loin des résidences universitaires, on travaille depuis des années sur la qualité de l’air, les inondations, la modélisation du climat, c’est-à-dire les projections climatiques. Nous y rencontrons Dr Bamba Adama, enseignant-chercheur au département science des structures de la matière et de technologie, au laboratoire de science de la matière, de l’environnement et de l’énergie solaire. Même si au niveau de l’étude sur l’air, les résultats ne sont pas encore rendus publics, le chercheur prévient : «Au niveau d’Abidjan, on sent une augmentation du niveau de l’aérosol. Ce sont des matières en suspension qui polluent l’atmosphère. Cela se sent encore plus, lorsque vous quittez Abidjan pour une ville de l’intérieur du pays. Vous sentez tout de suite un changement au niveau de la qualité de l’air. Si rien n’est fait, dans 5 à 10, nous allons commencer à nous poser des questions», souligne Dr Bamba Adama. Le dernier rapport de l’indice sur la qualité de l’air (IQA) qualifie la qualité d’air à Abidjan de «Modérée». «Bon» étant le niveau au-dessus. Et «Mauvais pour les groupes sensibles», le niveau vers lequel on pourrait basculer si rien n’est fait. Le rapport IQA souligne au sujet du niveau «Modéré»: «Cependant, pour certains polluants, il peut y avoir un risque sur la santé pour un très petit nombre de personnes inhabituellement sensibles à la pollution atmosphérique».

Les conséquences sur la santé sont d’abord, d’ordre respiratoire. Lors de notre enquête sur les pollutions des cimenteries en 2021, Prof. Kouassi Boko Alexandre, professeur de pneumologie au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Cocody avait déjà souligné le nombre croissant de cas d’asthme à Abidjan. Et on n’est pas sorti de l’auberge.

Absorption des gaz

On pourrait se demander, quel est le rôle des arbres dans cette équation ? Eh bien, c’est dans l’absorption des gaz carboniques. La plupart des gaz étant produits par les véhicules et les appareils électroménagers, selon Dr Bamba, ils restent suspendus dans l’air. «La COP15 a posé véritablement le problème de la terre. Et on a trouvé du financement. Mais, tant que la population ne s’approprie pas les politiques, nous n’allons pas avancer. Que ce soit le planting ou le respect des mesures. Si quelqu’un ignore pourquoi il doit faire quelque chose, alors il lui est difficile de la faire correctement», ajoute-t-il. Les mesures ? Il faut les appliquer tout en les expliquant, dit-il.

Les mesures

S’agissant de l’amélioration de la qualité de l’air, le gouvernement a initié le projet ‘‘Abidjan ville durable’’, en 2021. Un programme soutenu par les Nations unie, qui vise à réduire la pollution de l’air dans la capitale. Sont visés, les industriels le transport. Objectif : réduire leur impact environnemental.

Le ministère de la Construction, du logement et de l’urbanisme l’a compris. Et on veut resserrer les boulons. Les constructions en hauteur sont de plus en plus préconisées, pour économiser l’espace et préserver la nature. Le non-respect des plans de construction (espace verts) ne sera pas toléré, prévient le département ministériel. Tout en appelant la population à dénoncer. Au District autonome d’Abidjan, un projet de protection des parcs et jardins vient d’être lancé. «Le ministre-gouverneur Robert Beugré Mambé a décidé de protéger les parcs et jardins, parce que les gens ont tendance à y faire n’importe quoi. Il est vrai qu’avec la situation à Abidjan, c’est difficile d’en créer de nouveaux. Mais il faut protéger ceux qui sont là. Plusieurs opérations de planting d’arbres sont prévues également», indique un proche collaborateur du gouverneur du District autonome d’Abidjan. Une politique que partage le ministère l’Environnement et du développement durable. À ce sujet, il y a une réflexion sur la situation des coupeurs d’arbres, tout comme au District autonome d’Abidjan. Lors de la COP15, Robert Beugré Mambé en personne avait lancé un appel à punir ces personnes. Les services du ministre Jean-Luc Assi nous ramènent vers le ministère des Eaux forêts pour empêcher les abattages d’arbres à Abidjan.  Mais, aux Eaux et forêts on brandit le code forestier comme seule arme pour lutter contre la pratique.

Raphaël Tanoh

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