Daniel Tuo: «La drogue tue nos élèves»

par NORDSUD
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Daniel Tuo est responsable du service social et projet prévention de la Croix Bleue, également Président-Fondateurs de l’ONG Stop addiction Côte d’Ivoire. Il parle ici de l’avancée de la drogue en Côte d’Ivoire.

Que représente la Croix Bleue pour les Ivoiriens?

La Croix Bleue internationale est une ONG créée en Suisse, qui s’est rependue en Europe, puis en 1930 en Côte d’Ivoire ainsi que dans plusieurs autres pays. En Côte d’Ivoire, la Croix Bleue a d’abord commencé à faire de la prévention antialcoolique, avant qu’un centre ne soit construit vers les années 70 pour recevoir les patients alcooliques pour les questions de traitements. C’est plus tard, dans les années 80 que la Croix Bleue s’est intéressée aux questions de drogues. C’est le seul centre de la Croix Bleue internationale en Afrique noire, après celui du Lesotho. La Croix Bleue est une maison de récupération de tous ceux qui ont un problème avec les addictions, avec les dépendances. Que ce soient les addictions aux drogues ou les addictions non substantielles, c’est-à-dire, les addictions comportementales, comme les jeux vidéo, la cyberaddiction. C’est une maison d’accueil que l’Etat accompagne.

Le phénomène de la drogue en milieu scolaire fait-il partie de vos priorités?

Oui, sur tous les plans. Nous recevons des sollicitations de certaines écoles. Il y en a d’autres que nous approchons pour faire de la prévention. La Croix Bleue fait la formation des élèves et étudiants de toutes les classes. Notre deuxième cible, c’est le personnel éducatif et pédagogique des établissements. Ensuite, les parents et les tuteurs des apprenants.  Nous formons aussi des cellules antidrogues dans les écoles, à la demande. Nous faisons des tests de toxicologie, c’est-à-dire, du dépistage massif avec l’accord des parents et de l’administration. C’est un processus très encadré. Pour dire que nous menons plusieurs types d’activités dans les écoles. En plus de cela, nous faisons une activité de formation dans le cadre d’un programme, dénommé ‘‘Ecole sans drogue’’. Chaque année, nous organisons un ou deux séminaires. Le dernier en date c’était le 7 octobre 2023, avec près de150 éducateurs, responsables d’ONG, venus de l’ensemble du territoire national.

Quelle perception avez-vous de la drogue en milieu scolaire ?

La drogue est non seulement présente dans nos écoles, mais elle l’est de plus en plus. Nos registres montrent que la proportion d’élèves qui viennent à la consultation à la Croix Bleue augmente chaque année. 30 à 40% de nos patients qui consultent pour des questions de drogue sont des élèves.  

Pouvez-vous être plus clair ?

Ils prennent de la drogue. Quand ils arrivent ici, nous les dépistons et nous trouvons de la drogue dans leur organisme. Pour être plus clair, si nous avons 10 patients par an, 3 ou 4 sont des élèves. Ce taux ne fait qu’augmenter. Même dehors, on le sent. Dans les médias, les gens en parlent. C’est un phénomène qui est vraiment présent et qui est en train de poser des problèmes au système éducatif en Côte d’Ivoire.

La drogue a infesté de nombreux établissements scolaires.

Y a-t-il une drogue en particulier qui est plus présente que les autres dans nos écoles ?  

Il y a des endroits ou certaines drogues sont plus présentent que d’autres. Par exemple, dans les quartiers huppés et les grands centres urbains, vous avez les mélanges de substances et les comprimés. C’est ce qui est plus fréquent à Cocody ou Bingerville.

Pourquoi ?

Parce qu’il y a un niveau de vie plus élevé. Vous y trouverez moins de cannabis.

Ces comprimés, ce sont des médicaments pharmaceutiques ?

Je dirais plutôt des médicaments détournés pour un usage de toxicomanie. Quand vous prenez un médicament en dehors de la posologie ou de la prescription médicale, vous pouvez en faire une drogue

Quels sont les médicaments pharmaceutiques qui sont concernés?  

Malheureusement, nous évitons de donner leurs noms dans la presse, de peur que certains s’en servent pour se droguer.  

Comment faire pour se prémunir contre leur utilisation ?

Cela dépend de la cible en face de laquelle nous nous trouvons. Pendant les formations, par exemple, les parents apprennent le nom de ces médicaments. Certains parmi eux constatent qu’un médicament qui est à la maison se met à diminuer alors qu’il n’y a personne qui est malade. C’est ainsi qu’ils sont informés du détournement de l’usage dudit médicament.

Vous dites que dans les écoles situées dans les quartiers huppés, les drogues les plus utilisées sont les comprimés et les mélanges de substances. Qu’y a-t-il ailleurs ?

Ailleurs, c’est le cannabis, mais aussi, l’alcool mélangée avec des médicaments. Mais ce n’est pas figé.  Dire que dans tel quartier il n’y uniquement que telle drogue, est faux. C’est pour cela que vous trouverez d’une façon générale du cannabis partout

Y a-t-il de la cocaïne dans nos écoles ?

Oui, nous retrouvons cette drogue dans les tests urinaires de nos patients en milieu scolaire.

Dans quelle proportion ?

Assez faible. C’est le cannabis qui est le plus consommé dans les écoles. L’héroïne et la cocaïne le sont moins.  

Faut-il tirer la sonnette d’alarme sur la consommation de drogue en milieu scolaire ?

Le département de l’ONU qui s’occupe des crimes et des drogues, prévoit une augmentation de drogue en Afrique de 40% d’ici 2030. Cela veut dire que s’il y a dix personnes qui prennent de la drogue, on en aura 14 dans 7 ans. En même temps, ce chiffre est une moyenne pour l’ensemble des pays. Certains pays seront en-deçà des 40% et d’autres frôleront les 60%. Hélas, je crains que la Côte d’Ivoire ne soit dans cette seconde catégorie, vu l’urgence de la situation.

Pourquoi cette forte inquiétude de votre part ?

A cause de ce que nous voyons lors de nos interventions. Cela montre que la situation est vraiment alarmant. C’est ce qui nous fait courir.

Les élèves consomment-ils de la drogue à tous les niveaux ?

Ils en prennent tous. Mais c’est beaucoup plus accentué à partir de la 4ème jusqu’en seconde. Cela correspond à leur pleine adolescence. Mais tous les niveaux sont atteints par la drogue. Même nos enfants du primaire sont concernés.

Vous avez été confrontés à des drogués au primaire ?

Nous en consultons. Nous en gardons même ici à la Croix Bleue, pour les cures de désintoxication.

Quelles classes du primaire sont concernées ?  

À partir du CM1, CM2, ils commencent à toucher à des substances illicites.

Les cas vous viennent-ils aussi de l’intérieur du pays ?

C’est à Abidjan que cela se passe le plus. Nous recevons peu de personnes venant de l’intérieur et des pays voisins.

Au primaire, quels types de drogue prennent-ils ?

Ils en consomment dans des boissons. Quelquefois à leur insu, lorsqu’ils sont dans des bandes. Mais on trouve aussi de vrais consommateurs aguerris parmi eux.

Qu’est-ce qui provoque ce penchant des élèves pour la drogue, selon vous ?

Dans notre pays, cela résulte de trois facteurs. D’abord, la fragilité de la famille qui est due aux crises. Crise postélectorale, coronavirus, etc. Toutes les crises sont susceptibles de faire augmenter l’usage de la drogue, parce qu’elles fragilisent le tissu familial. Ces crises ont fait le nid des drogues.  La deuxième cause, ce sont les raisons purement familiales. La troisième cause est individuelle. Certaines sont simplement plus fragiles que d’autres.

Lorsque vous recevez les élèves drogués, comment les aidez-vous ?

Le traitement des drogués à la Croix Bleue est médical, psychologique et social. Médical, parce qu’on a souvent besoin de médicaments pour certains patients, des vitamines ou des tranquillisants pour couper leurs délires. Psychologique, car il faut refaire l’individu, lui apprendre à vivre autrement, pour qu’il puisse combattre la drogue, une fois sorti. L’aspect social va nous renvoyer à la famille, s’il est stressé ou pas. Il faut également voir son intégration dans le tissu social. Dans le social, il faut aussi mettre tout ce qui est éducatif, spirituel.  Donc la prise en charge ici est multidimensionnelle.

Elle dure combien de temps ?

Cela varie. Certains prennent plus de temps. De 5 à 10 ans, voire à vie. Parce qu’ils ont des séquelles psychiatriques. Il faut dans ce cas prendre les médicaments pendant longtemps. Voilà pourquoi la drogue est si dangereuse.

Beaucoup sont internés ici ?

Oui. Nous faisons un suivi en hospitalisation et aussi un suivi en ambulatoire. Ils restent à la maison et nous le voyons sur rendez-vous.

Quel est l’état d’esprit des parents, lorsqu’ils viennent avec leurs enfants ?

Ils viennent, exaspérés, fatigués. Ils en ont marre. Certains nous disent même : « gardez-le, moi je retourne ». Ils veulent s’en débarrasser. Mais nous leur disons que ce n’est pas comme cela que ça fonctionne.

Les rechutes sont-elles fréquentes ?

Oui. Il y a malheureusement beaucoup de cas de rechutes. Mais cela ne veut pas dire que le patient que vous soignez n’a aucune chance de s’en sortir. Cela ne signifie pas non plus que son entourage est défaillant ou que les intervenants ne sont pas compétents. C’est la nature même de cette maladie qui est comme cela. La toxicomanie est soumise à la rechute. En fonction du type de produit utilisé, du type de personne ou de relation sociale, nous aurons des cas de rechute. En revanche, vous aurez moins de rechutes lorsque les patients sont motivés ou lorsqu’il y a une famille soudée autour d’eux. Et quand ils ne peuvent avoir accès aux produits qui leur servaient à se droguer. Mais, dans l’ensemble, la rechute est fréquente.

Les élèves drogués arrivent-t-ils à reprendre leurs études ?  

Oui, certains nous font honneur. Ils nous disent : « tonton, je te ramène le bac ». Et au cours de l’année, ils le font. Cela nous fait plaisir. Mais ce résultat dépend de la coopération entre familles, élèves, structures. Tout le monde doit adhérer au projet. Toutefois, beaucoup d’élèves drogués sortent du tissu scolaire. On ne les récupère plus. Certains mêmes meurent.

Le taux de décès est-il élevé ?

Non. C’est le taux de décrochage scolaire qui est élevé.

Avez-vous entendu parler de la drogue Kadhafi ?

Cette drogue n’est pas nouvelle en Côte d’Ivoire. La nouveauté, c’est que tout le monde en parle et que les gens se filment pour se mettre sur les réseaux sociaux. Les produits utilisés pour cette drogue sont là depuis des années. C’est simplement leur mélange qui fait le buzz.

Recevez-vous des patients victimes de la drogue Kadhafi ?

Nous en recevons ici. Certains viennent dans de sales états. Souvent, nous sommes obligés d’attraper leur langue pour ne pas qu’ils l’avalent. La particularité de la drogue Kadhafi, c’est qu’ils mélangent plusieurs produits avec de l’alcool. Les effets sont imprévisibles. Les symptômes que nous voyons sur nos patients indiquent que si on ne leur porte pas vite secours, ils mourront. C’est un phénomène grave. Le gonflement de la langue n’est que l’un des nombreux facteurs qu’il entraîne.

La sensibilisation contre la drogue en milieu scolaire porte-t-elle ?

Elle porte, mais elle souffre encore d’un manque de moyens et d’experts. Tout le monde en parle, mais tout le monde n’est pas apte à en parler. Parce qu’ils ne sont pas tous professionnels de la prévention. Nous voyons des gens qui balancent les noms des drogues et leurs recettes. Il ne faut pas le faire.

Comment cette prévention doit-elle se faire, pour endiguer le phénomène ?

Nous allons dans les écoles pour l’expliquer. Nous sommes souvent reçus, quelquefois, non. Parce que les parents trouvent cela cher. Mais le traitement est beaucoup plus cher que la sensibilisation.

Les autorités vous accompagnent-elles dans votre tâche ?

Oui, les autorités nous accompagnent, parce que la Croix Bleue est reconnue d’utilité publique. La Croix Bleue est accompagnée par l’affectation des fonctionnaires de l’Etat. Elle est subventionnée par l’Etat. Mais la subvention faiblit par rapport aux charges et aux défis de plus en plus élevés. De plus, la subvention n’est pas régulière.  Nous avons besoin d’être soutenus, car la Côte d’Ivoire est sur l’autoroute de la drogue, du trafique international de la drogue.

Interview réalisée par Charles Assagba

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