Dr Cyrille Yéboué: “La société fonctionne mieux quand les revendications sont anticipées”

par nordsud.info
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Dr Cyrille Bony Aimé Yéboué, est sociologue, spécialiste des organisations et du travail. Enseignant-chercheur au département de sociologie-anthropologie de l’Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, il se prononce notamment sur les luttes syndicales en Côte d’Ivoire.

Pourquoi voit-on autant de revendications aujourd’hui en Côte d’Ivoire ?

D’un point de vue sociologique, l’augmentation des revendications s’explique par un ensemble de tensions structurelles. Les travailleurs vivent dans un environnement où les inégalités se renforcent, tandis que leurs attentes évoluent. Le coût de la vie augmente, les modèles familiaux changent et les aspirations à la mobilité sociale deviennent plus fortes. Dans ce contexte, la revendication devient un moyen d’expression collective, un espace où les frustrations individuelles trouvent un langage commun. Ce n’est pas tant un signe de désordre qu’un signe de transformation sociale : les travailleurs veulent être entendus, reconnus et considérés.

Satisfaire les demandes encourage-t-il d’autres revendications ?

Il existe un phénomène qu’on peut appeler « l’effet de résonance sociale ». Lorsqu’un groupe obtient gain de cause, cela réactive les attentes latentes d’autres groupes. Cependant, ce n’est pas parce qu’une demande est satisfaite que l’on encourage mécaniquement des revendications excessives. Cela reflète surtout un besoin plus large de justice sociale et de règles du jeu lisibles. La société fonctionne mieux quand les revendications sont anticipées, discutées et intégrées dans des politiques inclusives, plutôt que traitées dans l’urgence.

La paralysie est-elle forcément la solution pour se faire entendre ?

Historiquement, la grève apparaît lorsque les mécanismes de dialogue sont faibles. Sociologiquement, la grève est un outil de régulation des rapports sociaux : elle permet de rétablir l’équilibre entre ceux qui ont le pouvoir de décider et ceux qui subissent ces décisions. Toutefois, une société qui s’appuie trop souvent sur la paralysie révèle un déficit de confiance et de gouvernance. La véritable solution réside dans la construction d’un dialogue social robuste, capable d’absorber les tensions sans recourir systématiquement à l’arrêt de travail.

La violence syndicale est-elle une particularité ivoirienne ou un phénomène global ?

La violence syndicale est un phénomène observé dans de nombreuses sociétés en transition. Lorsqu’un collectif ressent l’absence de médiation efficace, la violence devient une manière d’exister symboliquement dans l’espace public. En Côte d’Ivoire, ces débordements reflètent surtout la fragilité du cadre institutionnel et la compétition entre groupes syndicaux. Ce n’est pas une question de tempérament national, mais de structures sociales encore incomplètement stabilisées.

Peut-on parler de maturité syndicale en Côte d’Ivoire ?

La maturité syndicale se mesure à la capacité à négocier, à structurer les revendications et à inscrire l’action dans un cadre légal et institutionnel. En Côte d’Ivoire, on observe des progrès réels : certains syndicats sont bien organisés et crédibles. Mais, d’autres restent marqués par des logiques de rivalités internes ou de politisation. La maturité existe, mais elle cohabite avec des pratiques moins consolidées. C’est un champ en construction.

Les syndicalistes ont-ils besoin de formation ?

Oui, et cela relève de la sociologie des professions. Être syndicaliste, c’est occuper un rôle social complexe : représentant, médiateur, négociateur, parfois même porte-parole symbolique. Sans formation en droit du travail, communication, médiation ou stratégie collective, il est difficile de jouer pleinement ce rôle. Former les syndicalistes, c’est professionnaliser le dialogue social, réduire les tensions et contribuer à la stabilité du monde du travail.

L’abus des Contrats à durée déterminée (CDD) est souvent dénoncé. Est-ce une responsabilité des entreprises ou une conjoncture économique ?

La précarité contractuelle est un indicateur majeur de la transformation des relations professionnelles. Les entreprises, confrontées à un marché instable, privilégient la flexibilité. Mais cette flexibilité devient problématique quand elle se transforme en précarité durable. Il s’agit autant d’une stratégie économique que d’un cadre institutionnel permissif. La responsabilité est donc partagée : les entreprises répondent à leur logique de performance, mais l’État a le devoir de protéger les travailleurs de ces dérives.

La loi protège-t-elle suffisamment les travailleurs non déclarés ?

En théorie, oui. En pratique, la protection dépend de la capacité de l’État à contrôler les pratiques. Le travail non déclaré crée un espace d’invisibilité sociale : les travailleurs ne sont pas reconnus, donc ils ne peuvent pas réclamer leurs droits. C’est un problème structurel, lié à la fois à l’économie informelle et à la peur qu’ont certains travailleurs de perdre leur emploi s’ils se manifestent. La sociologie du travail montre que le droit n’est efficace que s’il est visible, accessible et socialement légitimé.

Quels recours existent pour les travailleurs non déclarés ?

Ils peuvent saisir l’Inspection du travail, introduire un recours devant le Tribunal du travail ou s’appuyer sur un syndicat. Mais, le véritable obstacle est social : les travailleurs non déclarés ont souvent peu de ressources, peu d’informations et surtout beaucoup de craintes. Ce sont des acteurs fragilisés dans le rapport de force. Sociologiquement, le recours existe, mais le pouvoir de l’utiliser est inégalement réparti.

Quel regard général portez-vous sur le monde du travail en Côte d’Ivoire ?

Le monde du travail ivoirien est un espace dynamique mais fragile. On y voit à la fois une volonté de modernisation et des tensions héritées d’un passé où les règles étaient parfois floues ou inégalement appliquées. La jeunesse est ambitieuse, les entreprises évoluent, les attentes changent. Mais pour que cet élan se transforme en progrès durable, il faudra renforcer la justice sociale, stabiliser le dialogue professionnel et accompagner la transition économique. C’est un système en mouvement, plein de potentiel, mais encore en quête d’équilibre.

Interview réalisée par Raphaël Tanoh

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