Reportage-Excision: Les femmes ‘‘réparées’’ parlent de leur nouvelle vie

par NORDSUD
Publié: Dernière mise à jour le 225 vues

Elles sont jeunes. Ce sont parfois aussi des femmes mûres, quelques fois, la soixantaine. Elles ont décidé de s’opposer à l’excision, par un moyen peu courant : la chirurgie réparatrice, qui permet aux femmes excisées de retrouver leur clitoris.

Ces femmes ont décidé de se confier à Nord-Sud.info.

C’est à Cocody, par une journée ordinaire de ce mardi 17 août, que nous faisons la connaissance d’Amy, 45 ans. Belle femme, Amy travaille à Dabou dans le milieu de l’éducation nationale. Elle est fonctionnaire.  Pourtant, cette diplômée qui désire garder l’anonymat, n’a véritablement connu le plaisir sexuel avec son époux que très récemment. Excisée lorsqu’elle était toute jeune, Amy a subi une chirurgie réparatrice pour retrouver son intégrité physique.

Elle a accepté de nous rencontrer pour partager son expérience, somme toute unique. D’après cette dame, la souffrance de l’excision pour une femme est muette. C’est une douleur sourde, dit-elle, qui gangrène toute votre existence, depuis le mariage jusqu’aux simples rapports avec les gens. Pendant des dizaines d’années, Amy raconte qu’elle a vécu seule. Avec l’excision, on lui a tout pris.

Chirurgie intime

« Il y a eu d’abord le problème physique. Avec mon époux, c’était constamment les frustrations, pendant les rapports sexuels. La douleur pour moi était double. J’avais mal physiquement et mal parce que mon mari était lui aussi privé de quelque chose. J’ai quatre enfants. Pendant les accouchements, c’était très pénible pour moi. Au contraire d’une femme ordinaire, j’ai ressenti plus de douleur lors de la naissance de mes enfants, à cause de l’excision.  Il y a eu ensuite le problème psychologique.  J’entretenais difficilement des rapports avec les gens. J’étais renfermée sur moi-même », explique Amy.

Un jour, à force de chercher une solution à son problème, elle rencontre, Coulibaly Clarisse Eden, la président de l’ONG Association pour le bien-être des femmes victimes de l’excision (Abefeve). Sa vie change.  Grâce à cette structure, elle est reçue par le Dr Kouadio Côme, directeur de l’hôpital de police d’Abidjan, spécialiste en chirurgie intimide. « J’avais peur. Je me demandais si c’était possible que je retrouve mon intégrité physique », se souvient Amy qui en rit aujourd’hui.

Jamais ses enfants ne vivront cela

Elle est opérée avec succès à la clinique Sainte Diane, sur la route de la Riviera Abatta. Sa cicatrisation prend quelques semaines. « Lorsque j’ai compris que ça avait marché, cela a bouleversé ma vie. Aujourd’hui, je me sens bien dans ma peau », soupire notre interlocutrice avec joie. Beaucoup parmi ses proches ignorent qu’elle a subi une opération, tout comme ils ignoraient sa situation de femmes excisée. Jamais, dit-elle, ses enfants ne vivront cela. 

Le bouche à oreille est crucial dans ce milieu. Tout comme Amy, Bernadette, qui habite la commune de la Riviera a fait la rencontre du Dr Kouadio Côme. Nous la rencontrons à notre tour, ce même jour, dans ce quartier huppé de la capitale économique. Pas de photo ! Pas d’allusion à son travail ! Seulement un nom d’emprunt, met-elle en garde. Il faut dire qu’il n’a pas été facile de nouer le contact, à cause de la réserve dont elles font preuve.

Douleur insoutenable

C’est une femme aux traits exquis, qui ferait succomber n’importe quel homme. Mais derrière cette beauté, s’est cachée de la frustration pendant de nombreuses années. « J’ai été pendant longtemps complexée dans ma vie, parce que j’avais l’impression qu’il me manquait quelque chose, contrairement aux autres filles », nous explique cette cadre de l’administration.

C’est à l’âge de18 ans que Bernadette dit avoir pris conscience qu’elle n’était pas une femme ordinaire, lorsqu’elle a commencé à fréquenter les hommes. Quelque chose clochait. « Je ne me souviens pas avoir été excisée. C’était à l’âge de 8 ans. À l’école, c’est en classe de 4ème que j’ai entendu parler de l’excision pour la première fois. Mais j’ai véritablement commencé à ressentir les effets sur moi, lorsque je me suis mise à fréquenter les hommes », se rappelle Bernadette. À la place du plaisir qu’elle devait ressentir, c’était plutôt une douleur insoutenable. « Je pensais au début être la seule femme à avoir ce problème, et cela m’a traumatisée parce que c’était un problème intime et je ne pouvais en parler à personne », raconte notre interlocutrice. Qui ajoute presque dans un soupir : « Il y a des hommes qui vous font croire que cela ne les gêne pas, mais c’est faux. Parce qu’après, vous ne les voyez plus. Et vous comprenez que le problème vient de vous. C’était difficile à vivre », poursuit-elle.

La vie de couple me traumatisait

Depuis 10 ans, elle nourrissait l’idée de subir une chirurgie réparatrice. « J’ai d’abord appris qu’il y avait des opérations de ce genre au Burkina Faso qui permettaient aux femmes de retrouver leur pleine féminité. Mais le coût était inaccessible. Jusqu’à ce que j’apprenne qu’il y a des médecins en Côte d’Ivoire capables de le faire. Grâce à une amie qui a déjà subi cette opération, j’ai rencontré le Dr Kouadio Côme. Ma chirurgie a été faite à la clinique Sainte Diane », relate Bernadette.  

Aujourd’hui, dit-elle, c’est une femme heureuse. « Je n’ai plus cette peur de la vie de couple qui me traumatisait avant », se réjouit-elle. Elle n’est pas encore mariée et espère une vie épanouie grâce à la décision qu’elle a prise.

Elles sont nombreuses les femmes qui brisent de plus en plus la glace. Au cours de ces 8 dernières années, le Dr Kouadio Côme a aidé plus d’un millier de femmes excisées à retrouver leur intégrité physique, avec la chirurgie. Grâce notamment à une sorte de triumvirat qu’il forme avec la Fondation Cissé Djiguiba contre l’excision et l’ONG Abefeve, les personnes excisées qui représentent une proportion de 33% en Côte d’Ivoire, selon les récentes études, se tournent couramment vers ‘‘le médecin qui répare les femmes’’.

Cicatrisée

Parmi ces femmes, il y a Alice qui a également accepté de partager son expérience. C’est une femme au visage épanouie avec qui nous échangeons, ce mardi 17 août.  Elle vient à peine de subir son opération et n’a pas encore « cicatrisée », selon ses propres termes. C’est plus précisément le 10 juillet dernier que l’opération d’Alice a eu lieu, comme toutes les autres, à la clinique Sainte Diane, sur la route d’Abatta.

Contrairement à de nombreuses femmes, Alice explique qu’elle n’a jamais eu de problème côté sexuel. « Mon mari a tout de suite compris cela parce que c’est une coutume au nord, d’où je suis originaire. La raison qui m’a poussée à subir la chirurgie est simplement psychologique. Je ne supportais pas d’être comme ça », indique-t-elle.  Avant d’ajouter : « j’avais l’impression d’être une moitié de femme. Devant mes amies, je me sentais inférieure ».

Pour toutes ces femmes, on peut se demander quel a été le soutien des proches dans cette épreuve. Amy, par exemple, a eu l’aide de son époux. « Mon mari m’a aidé à traverser cette épreuve », nous explique-t-elle. Pareil pour Alice, tandis que Bernadette a préféré garder la discrétion autour de son opération.

Opposée à l’excision

Mais, pour certaines femmes comme Martine, c’est parfois les parents qui s’impliquent. Sa mère est venue la soutenir, elle qui avait encouragé son excision. Cependant, toutes ces femmes n’ont pas gardé les mêmes rapports avec leurs géniteurs à qui elles en veulent énormément, pour les avoir fait exciser. « Je n’ai jamais compris pourquoi mes parents m’ont excisée. Mais je ne leur en ai jamais parlé », explique Amy. Bernadette, elle, en a parlé à sa mère. « Elle m’a dit que si elle avait su tous ces problèmes que j’ai eu, elle se serait opposée à l’excision », explique-t-elle.

Le combat de toutes ces femmes aujourd’hui est de sensibiliser non seulement les femmes à aller faire la chirurgie réparatrice, mais aussi à tourner le dos à l’excision à cause de ses conséquences néfastes. Ces femmes qui ont subi une opération réparatrice, se parlent constamment. Elles ont mis en place une plateforme. Selon le Dr Kouadio Côme, elles avaient au début proposé d’appeler la plateforme, ‘‘Les filles du Dr Côme’’.

Mais, finalement, devant sa réserve, elles ont opté pour un autre nom. « C’est une fierté pour moi, de les avoir aidées. Nous avons le même but : lutter contre l’excision en Côte d’Ivoire », fait savoir le directeur général de l’hôpital de police. Alors que partout en Côte d’Ivoire, les femmes continuent à être excisées, malgré la sensibilisation et la répression, ‘‘les Filles du Dr Côme’’, appellent à une politique sociale en faveur des femmes excisées qui désirent retrouver les intégrités physiques.

Raphaël Tanoh

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