Dossier / Fraude aux examens : les enseignants, au cœur de la machine

par nordsud.info
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Alors que les épreuves écrites du Brevet d’études du premier cycle (Bepc) ont débuté lundi dernier, la lutte contre la fraude est devenue un véritable défi pour la Côte d’Ivoire.

Des chiffres en dents de scie

En 2020, ce sont 16 180 candidats qui ont été sanctionnés pour tricherie au baccalauréat. 10 494 en 2021 et 4 152 en 2022. Au Bepc, ils étaient 248 fraudeurs en 2020, 865 en 2021 et 1 840 en 2022. Ces chiffres étaient sensiblement les mêmes en 2023, avant de passer à 3 045 cas de fraude au baccalauréat l’année dernière et 574 cas au Bepc. Bien que la baisse soit significative au niveau du BAC, les tricheurs au Bepc ont plus d’un tour dans leurs sacs.

Bannissement des téléphones portables, caméras de surveillance, fouilles corporelles strictes, etc. Depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation, la professeure Mariatou Koné a mis les bouchées doubles pour endiguer le phénomène. Mais le mal ne fléchit pas. La raison ?


« Plus personne n’a peur des menaces »

« Plus personne n’a peur des menaces », déplore Kadio Claude, président de l’Organisation des parents d’élèves et d’étudiants de Côte d’Ivoire (Opeeci).

Les méthodes de fouilles avant le début des examens ? « C’est là que commence la fraude, à l’entrée des salles, pendant la fouille corporelle. Ceux qui sont chargés de fouiller les candidats font partie du réseau mis en place. Et même si vous tombez sur des gens qui ne sont pas corrompus, il suffit que le candidat ou la candidate cache le téléphone dans sa culotte ou dans les toilettes. Que voulez-vous que les gens fassent ? », ajoute Abba Eban, président du Mouvement national des enseignants de Côte d’Ivoire (Muneci).

Les enseignants pointés du doigt

Pour combattre la fraude scolaire, suggère-t-il, il faut commencer par les enseignants. Effectivement, l’année dernière, le ministère de l’Éducation nationale a pris des sanctions au mois de novembre contre 140 enseignants pour « faute professionnelle » pendant les examens, à Abidjan, Dabou, Divo et Daoukro. Le contenu de ces sanctions n’a jamais été divulgué. Avant cela, la Direction des examens et concours (Deco) avait mis le grappin sur une dizaine de professeurs qui aidaient les candidats pendant les épreuves.

5 000 FCFA pour un sujet

D’après le Muneci, environ 70 % des enseignants choisis pour la surveillance du Bepc et du baccalauréat sont impliqués dans la fraude aux examens. « Ceux sur qui on met la main ont juste dépassé les bornes », d’après le Muneci. Le sujet, c’est 5 000 FCFA, même si les prix peuvent parfois grimper jusqu’à 10 000 FCFA.

« Il arrive que dans la salle, les candidats parviennent à se cotiser et à offrir une certaine somme aux surveillants. Alors, dans ce cas, c’est quartier libre pour tout le monde », explique le président du Muneci.

À partir de là, dit-il, les cas divergent. L’enseignant souffle les réponses aux candidats. S’il en est incapable, l’élève peut photographier le sujet avec son téléphone et le balancer via une application Internet (le plus souvent WhatsApp), pour qu’une tierce personne le corrige et le lui ramène. Il y a même des cas où l’enseignant recopie le sujet du candidat après l’épreuve, avant de le glisser dans le lot. « On innove, on innove ! », déplore Kadio Claude. Mais dans la majorité des cas, les parents sont eux aussi complices. Ils cotisent pour leurs enfants.

Complicité parentale et indulgence institutionnelle

« C’est un véritable problème aujourd’hui. On n’arrête pas d’en parler mais ça continue. Le plus dramatique, c’est que ceux qui sont censés donner le savoir à nos enfants sont complices de la fraude », soupire le président de l’Opeeci.

Au dire de Jérôme Orizalé, secrétaire général du Syndicat autonome des enseignants du primaire public de Côte d’Ivoire (Saepp-ci), il y a beaucoup d’émotions quand un enseignant est pris en situation de fraude. « Il suffit d’aller plaider pour qu’on le relâche », explique-t-il.

Là aussi, il faut durcir le ton. Au niveau des membres du personnel d’encadrement impliqués, notamment les enseignants, c’est l’interdiction permanente ou le retrait de l’autorisation d’enseigner, si vous êtes pris sur les faits. Un élève pris en train de frauder ne peut composer dans une session d’examen pendant 1 à 5 ans.

Encourager les enseignants intègres

Mais pourquoi combattre le phénomène seulement lorsque les examens débutent ?, s’interrogent les acteurs. « Dès la rentrée, la sensibilisation doit commencer. Nous voyons des élèves prêts à tout avec leurs enseignants, pour avoir de bonnes notes », indique M. Abba.

Pour Ekoun Kouassi, secrétaire général du Syndicat national des enseignants du second degré (Synesci), les autorités doivent également encourager ceux qui épinglent les fraudeurs. Lors du contrôle des épreuves écrites du baccalauréat ou du Bepc, lorsqu’un élève est pris en train de tricher, beaucoup de surveillants préfèrent le mettre en garde plutôt que de le dénoncer. « On lui prend les éléments compromettants et on le laisse continuer », explique Ekoun Kouassi.

Car, si l’enseignant le dénonce, il est obligé de faire un rapport au président du jury. Ensuite, on le convoque à maintes reprises au ministère de l’Éducation nationale. « Pendant ce temps, le tricheur n’est pas inquiété », se désole-t-il. Il faudra donc, pour la ministre, commencer par simplifier ce processus.

Des efforts concentrés sur Abidjan

Selon un proche collaborateur de la Directrice des examens et concours, 80 % des cas de fraude sont concentrés à Abidjan. « L’aide des supports numériques représente 90 % par rapport aux autres types. Le problème, ce sont les téléphones portables. Les candidats arrivent toujours à les dissimuler. Mais, il faut saluer ce qui a été déjà fait comme effort au baccalauréat. Nous devons juste continuer sur cette voie », a indiqué notre informateur.

Cette année, à l’entendre, l’étau a été plus resserré sur les fraudeurs. Reste à voir ce que cela donnera comme résultat.

Raphaël Tanoh

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