Interview/Jean-Yves Abonga : « Trêve sociale : Pourquoi certains ministres sont réticents… »

par NORDSUD
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Dans cette interview, Jean-Yves Abonga revient sur les blocages observés dans la mise en œuvre de la seconde trêve sociale.

Où en est-on avec l’ouverture des discussions sectorielles après la signature de la 2e trêve sociale ?

En effet, la 2e trêve sociale a été signée le 8 août 2022 et a pris effet à compter du 17 août 2022 pour une durée de cinq ans. Et l’une des recommandations fortes de ce protocole d’accord portant trêve sociale était la mise en place des comités sectoriels dans les différents ministères techniques dont est composé le Gouvernement. Cette mesure a été matérialisée par la prise du décret N° 2022-829 du 26 octobre 2022 instituant un comité sectoriel de dialogue social dans les ministères par le Président de la République en Conseil des ministres. Lequel décret devrait être traduit par un arrêté pour l’instauration d’un comité de dialogue social spécifiquedans chaque département ministériel, composé de quatre membres des organisations syndicales issues dudit ministère et quatre membres de l’Administration.

Ces discussions devraient permettre d’aborder certains points qui ne figurent pas dans le protocole de la trêve sociale. Lesquels ?

Soulignons que le protocole d’accord de la trêve sociale s’est articulé autour des questions transversales aux fonctionnaires, notamment l’adoption du nouveau Statut Général de la Fonction publique, la finalisation et la mise en œuvre de la réforme du système d’imposition des salaires, la revalorisation de l’indemnité de transport, des fonctionnaires et agents de l’Etat, la revalorisation des allocations familiales, l’extension de l’indemnité de logement pour l’ensemble des fonctionnaires et agents de l’Etat, sa revalorisation.

Dans ce protocole, il a été convenu, dans le cadre de l’opérationnalisation du Comité consultatif de la Fonction Publique, d’examiner les questions d’une nouvelle grille salariale plus équilibrée, du relèvement de l’indice référentiel de base (IRB), de correction des décrets portant échelle de traitement des fonctionnaires et Agents de l’Etat.

A côté de cela, il y a l’impérieuse nécessité d’installer les comités sectoriels en vue d’adresser et résoudre les revendications spécifiques et sectaires pour chaque emploi.

Il y’a environ 380 points de revendications qui n’ont pas été retenus pour être discutés aux transversales.  Plusieurs de ces revendications relèvent des ministères techniques, donc des discussions sectorielles.

Jean-Yves Abonga demande la réouverture des dossiers sur les revendications des fonctionnaires.

Vous les garants de cette trêve sociale, pensez-vous qu’il est possible de régler tous ces points sectoriels, au cas par cas sans créer de mécontentements ?

La trêve sociale est un accord signé entre deux parties que sont le Gouvernement de Côte d’ivoire et les 8 organisations syndicales que sont l’UGTCI, la FESACI, DIGNITE, l’UNARTCI, HUMANISME, La PLATEFORME, La COSYFOP et l’IFCI devenue aujourd’hui Intersyndicale des Travailleurs de Côte d’ivoire en abrégé (ITCI) dont je préside les destinées.

Nous sommes donc co-gérants de cette trêve sociale avec le Gouvernement. Cela dit, l’objectif de cet accord est de trouver des solutions aux problèmes et revendications des fonctionnaires et Agents de l’Etat, par la voie négociée, afin d’améliorer de façon continue leurs conditions de vie et de travail. Selon leur nature, ces préoccupations ou revendications auront des solutions à court, moyen et long terme, car cela est réalisé en fonction des capacités financières de l’Etat.

Mieux, il y a des questions qui ne nécessitent pas de financement mais appellent à la prise d’un acte règlementaire (loi, décret, arrêté ou décision) pour leur résolution.

De mon point de vue, chaque emploi et ministère ayant sa particularité, il n’est pas question de faire des mécontentements mais d’apporter des réponses précises à chaque secteur. Nous travaillons également à réduire les disparités entre les fonctionnaires pour plus d’équité dans une Administration moderne, efficace et éthique.

Certains ministères ont montré par le passé de la réticence à ouvrir les discussions sectorielles. Constatez-vous ce type de comportement ou d’attitudes cette fois-ci ? Quelles sont ces ministères ?

A ce jour, certains ministères se sont conformés à cette instruction qui, je le rappelle, était soumise à un délai d’exécution. Mais force est de constater que bon nombre de ministères restent encore à la traine. Pis, il faut noter que même parmi ceux qui l’ont instauré, certaines difficultés demeurent dans le traitement proprement dit des revendications. La mise en place des comités sectoriels de dialogue social est une décision qui émane de la plus haute autorité de ce pays, son Excellence le Président Alassane Ouattara et traduit par son premier Ministre, Patrick ACHI qui, tous deux, attachent du prix à sa mise en œuvre.

C’est même une instruction qui fera l’objet de suivi et d’évaluation. Il n’appartient pas à un ministre d’être réticent mais plutôt de se conformer à une mesure gouvernementale. Malheureusement, c’est ce que nous constatons. C’est regrettable que cela ait été dans le passé mais cela était dû aux clichés, aux idées reçues ou préconçues que ces ministres avaient de la chose syndicale.

 Aujourd’hui, nous sommes dans un nouveau dynamisme avec une approche nouvelle qui est la convention collective ou trêve sociale qui privilégie le dialogue social, la formation des membres. Tous ces paradigmes nouveaux devraient rassurer les autorités ministériels et administratives qui sont dorénavant des partenaires sociaux et faciliter la collaboration pour le bonheur des fonctionnaires et agents de CI.

 Le processus de mise en place des comités sectoriels est entamé. Et devrait avoir atteint certains résultats. Nous exhortons les retardataires à emboiter le pas aux autres ministres, et leur rappelons que la mise en place et le fonctionnement effectif de ces comités sectoriels restent le seul gage de la préservation d’un climat social apaisé et favorable à un développement harmonieux de notre Administration Publique, et partant de notre pays.

Les dessous de la trêve sociale commencent à diviser.

La trêve sociale a coïncidé avec les Etats généraux de l’Education Nationale. Y a -t-il certaines de vos revendications qui sont concernées par les Etats généraux de l’Education Nationale ?

Les Etats généraux de l’Education Nationale, comme son nom l’indique, consistent en un diagnostic spécifique réalisé pour notre système éducatif ivoirien, sanctionné par un rapport. La trêve sociale s’inscrit dans un cadre macro, holistique des fonctionnaires avec la possibilité des questions sectorielles. Inéluctablement, les questions d’amélioration des conditions de vie et de travail des fonctionnaires en général et du personnel éducatif en particulier sont abordées.

Les personnels du secteur éducation formation sont des acteurs majeurs du système éducatif, il va sans dire que panser le système éducatif, c’est aussi songer à l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Certaines revendications de ce secteur pourraient donc s’imbriquer dans les recommandations faites pour les Etats généraux de l’Education nationale.

Ne risque-t-on pas de se retrouver avec une panoplie de revendications pêle-mêle, impossible à régler ?

La trêve sociale, à travers les comités sectoriels, n’inclut pas une résolution de toutes les préoccupations ici et maintenant des fonctionnaires. Il y a eu un travail méthodique, scientifique, cartésien qu’il faut féliciter. Pendant plusieurs mois, des rencontres se sont tenues dans les ministères techniques, au Ministère de la Fonction Publique, à l’ENA, à Grand-Bassam et à la Primature qui nous ont permis d’adresser des revendications transversales et sectorielles.

Au nombre des revendications sectorielles, nous avons répertorié celles à caractères financiers et celles administratives. Aujourd’hui, nous avons une vision claire des difficultés qui minent notre administration. Il appartient à l’Etat selon ses capacités de résoudre progressivement ces préoccupations clairement définies.

L’Etat a fait de nombreuses concessions pour résoudre les questions d’indemnités de logement, d’allocations familiales. Que répondez-vous quand on vous dit que vous en demandez trop ?

La satisfaction des revendications pour ce 2e accord portant trêve sociale 2022-2027 est évaluée à 1100 milliards sur les 5 ans soit 225 milliards par an. La Côte d’ivoire a un taux de croissance de plus de 7%. Cette embellie économique devrait ruisseler dans le quotidien des agents économiques, dont les fonctionnaires et agents de l’Etat qui abattent un travail remarquable dans la transformation structurelle de notre Administration Publique. Depuis 1960, les salaires sont restés bloqués jusqu’en 2015 avec le déblocage des avancements. La quasi-totalité des emplois n’avaient pas de profils de carrières donc restaient bloqués jusqu’à la retraite.

C’est donc justice faite, que de permettre aux fonctionnaires de bénéficier d’amélioration continue de leurs conditions de vie et de travail.L’essence d’une organisation syndicale c’est de lutter continuellement pour les intérêts de ses membres. On ne se lassera jamais assez de poser les revendications légitimes et objectives de nos mandants.

Les organisations de fonctionnaires de Côte d’Ivoire ont du mal à parler d’une seule voix.

8- Cela fait plusieurs années qu’il n’y a pas eu de grèves majeures, le dialogue avec le Gouvernement marche-t-il ?

Vous le dites, depuis quelques années après la signature de la 1ere trêve sociale en 2017, il n y a pas eu de grèves significatives. Et cela est de bon augure car la grève n’est pas la finalité pour toute organisation syndicale. L’objectif c’est plutôt la résolution des préoccupations des syndiqués. Cela sous-tend que nous assurons pleinement notre rôle en tant que Centrales et faitières auprès des syndicats sous notre coupole ou non. Nous honorons notre part d’engagement.

 L’un des engagements forts dudit protocole est de rechercher les solutions par la voie négociée, respecter pleinement et entièrement la trêve sociale convenue pour la stabilité économique et sociale du pays, sensibiliser les syndicats de base à s’approprier et respecter l’esprit et la lettre du présent protocole.

Nous estimons que le Gouvernement a constaté l’efficacité du 1er accord évalué à 357 milliards d’où le renouvellement à travers la signature du second dont le montant a été pratiquement triplé (1100 milliards sur les 5 ans).

Les clauses de cet accord prévoient également que le Gouvernement nous associe et nous consulte pour toutes décisions inhérentes à la vie du fonctionnaire. Nous encourageons le gouvernement à plus de concertation et à promouvoir les bonnes pratiques. Qu’il continue de tenir ses engagements dont le fonctionnement des comités sectoriels de dialogue sectoriels et même du comité consultatif qui est en charge de résoudre les questions restées en suspens, dont la revalorisation de l’Indice référentiel de base.  Le respect des engagements reste le seul gage du maintien de cette accalmie jusqu’en 2027, année terme de cette 2e trêve sociale.  

 Cette accalmie va-t-elle se poursuivre cette année ?

Nous l’espérons vivement. Surtout s’il y a chemin faisant d’autres victoires sociales, c’est-à-dire la résolution de certaines doléances. Mais cela sous-entend qu’il faut non seulement ouvrir les discussions sectorielles et les mener franchement, mais aussi le comité consultatif, afin de maintenir cette accalmie.

Des fonctionnaires sont enclins à déserter leurs postes.

Etes-vous en mesure d’empêcher toutes les faitières de faire grève ?

Je le répète, l’objectif pour toute organisation syndicale, ce n’est pas de faire la grève. Nous travaillons à créer un climat propice aux négociations et à la résolution des préoccupations légitimes des travailleurs.

Toutefois, il est bon de noter la liberté d’expression et d’opinion de certains syndicats ou faitières qui ne font pas partie des huit organisations signataires de la trêve sociale. Nous avons déjà posé les fondements d’un climat social apaisée en travaillant à signer une trêve sociale. Le respect des engagements pris permettra de rompre toutes velléités de grève.

Quelles sont vos revendications phares aujourd’hui ?

La révision du système d’imposition sur les salaires, nous sommes l’organisation porteuse de cette revendication en 2017 ; la revalorisation de l’indemnité de logement tenant du taux d’inflation et du coût de la vie ; le relèvement de l’indice référentiel de base (IRB) qui permettra d’impacter l’ensemble des fonctionnaires ; l’épineuse question des primes et émoluments pour inciter et encourager les fonctionnaires et agents de l’Etat à un meilleur rendement, et bien évidemment la question de l’embauche des contractuels en service dans le secteur public et celle de l’amélioration des conditions des gens de maison.

Que répondent les autorités à leur sujet ?

Il convient à l’autorité de répondre à ces questions. Pour l’heure, seulement la révision du système d’imposition est en voie de voir son achèvement.

Etes-vous optimistes quant à leur résolution ?

Naturellement oui, sinon nous ne nous serons pas engagés. Nous pensons qu’elles ne sont aucunement au-delà des capacités de l’Etat. Avec une gestion prospective et planifiée, nous pourrons y parvenir. Je voudrais indiquer que les fonctionnaires attendent beaucoup des discussions en cours, que ce soit au niveau du comité logé à la Primature et à la Fonction publique, et des Comités Sectoriels dans les ministères techniques. Il importe que chacun joue son rôle pour qu’au terme des négociations, toutes les parties soient satisfaites.

Interview réalisée par Georges Dagou

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