Non-voyants en Côte d’Ivoire: À quand le bout du tunnel ?

par NORDSUD
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En Côte d’Ivoire, les personnes en situation de handicap sont au nombre de 453 453, depuis le recensement de 2014, dont 15,60% de malvoyants. Le processus d’insertion de ces personnes dans la vie active n’est pas aisé. Créé en 1974, l’Institut national ivoirien pour la promotion des aveugles (Inipa) sis à Yopougon est le seul centre existant dans ce sens. Reportage sur un établissement dépassé par le temps.  

Ce mardi 26 octobre, comme tous les jours d’école, Ali s’est levé à 5 heures du matin. À l’image de 71 autres de ses camarades logés à l’internat de l’Institut national ivoirien pour la promotion des aveugles (Inipa), le garçon a été inséré dans un établissement secondaire général, depuis la fin de son cycle primaire. Une intégration qui fait partie du projet d’éducation inclusive initié par le gouvernement pour permettre aux non-voyants de mieux intégrer la vie active. S’il veut être à l’heure pour les cours, à 7 h 30, Ali doit avoir très vite accès au réfectoire de l’Inipa, pour le petit déjeuner.

En effet, il n’est pas aisé de manger dans le réfectoire. Car, avec environ 318 pensionnaires, tout le monde ne peut pas se restaurer en même temps dans le réfectoire conçu depuis 1974 et devenu beaucoup trop petit pour l’école.

C’est donc par vagues que les pensionnaires mangent. Afin que chacun soit à l’heure, le service doit débuter dans ce cas, très tôt. Voilà pourquoi les élèves malvoyants du secondaire sont obligés de se lever à 5 h du matin. Les écoles secondaires qui les reçoivent ont toutes été choisies dans la commune de Yopougon où se trouve l’Inpia, d’ailleurs. Ce sont 4 établissements : Les Lycées Pierre Gadié 1 et 2, le Groupe scolaire Newton, le Groupe scolaire international de l’amitié et le Lycée moderne Andokoi. L’unique car de ramassage de l’institut, pour la maternelle, le cycle primaire, le secondaire et la formation professionnelle, doit donc les déposer chacun à leurs différentes écoles, avant 7h30. Un véritable supplice et pour le chauffeur et pour ces élèves qui, une fois en classe, doivent faire avec leur handicap, parfois, sous les murmures de leurs camarades dans le dos.

Protection

Après les cours, Ali et ses camarades regagnent l’institut où ils continuent également leur formation. C’est ainsi jusqu’à l’obtention du baccalauréat. A partir de là, ils ne sont plus sous la protection de l’Inipa. C’est à leurs parents de les suivre. Ceux qui veulent faire des études supérieures sont alors pris en charge par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

À l’Inipa, le cycle primaire est le plus fourni. Dans les halls des salles de classe, cet après-midi, les tout-petits s’amusent. Ils ont appris à connaître sans les voir les recoins de l’institut. Des allées en pierre leur permettent de gagner chaque bloc sans se perdre. L’oreille tendue, ils détectent le moindre son et savent reconnaître les détails jusqu’à la démarche d’une personne. Ils sont tous à l’internat de l’Inipa.

Dans quelques années, ils suivront l’exemple de leurs grands frères qui se frottent déjà aux élèves ‘‘voyants’’. Il faudra qu’ils soient prêts. Mais, pour l’instant, tout est normal pour eux, car, ils sont entre malvoyants.

Comment se fait leur encadrement ? L’institut compte 11 salles de classe avec tout au plus 10 élèves par classe. Les enseignants, parfois non-voyants, appliquent la pédagogie individualisée, centrée sur l’enfant. Ces enseignants viennent souvent de l’enseignement général, où ils ont perdu la vue. L’école dénombre 13 enseignants non-voyants pour le primaire, et 5 professeurs non-voyants.

Braille

Le directeur général de l’Inipa, Pokou Komenan, dit Anzoumanan, que nous rencontrons, ce mardi, note que ce sont quatre équipes de six éducateurs qui s’occupent de ces enfants. Un suivi permanent. L’école compte un service technique qui s’occupe des brailles, un service social pour l’accompagnement des enfants, un service pédagogique, un service médical, un service de la maternelle.

Mais, si tout est réglé comme du papier à musique dans l’encadrement, la plupart des bâtiments tombent en ruines. Même les non-voyants le savent, par le toucher. Depuis l’entrée de l’institut, la peinture effritée des immeubles interpelle.

Par endroits, les moisissures aux murs révulsent. Ce n’est pas tout. L’étanchéité dans les salles de classe commence à devenir problématique. Quand il pleut, l’eau dans les murs crée des courts-circuits, et les pièces sont plongées dans le noir. Si les élèves ne voient pas, les responsables en revanche ont besoin de guider leurs pas. Et le problème électrique pourrait tôt ou tard…faire des étincelles.  «Les fils électriques sont dans les murs. L’eau pénètre dans ces murs et il faut revoir le système électrique », indique le directeur général. Pire, c’est la structure des bâtiments qui est menacée. 100% de leurs apprenants sont à l’internat, selon M. Pokou.  Et l’Internat, justement, a besoin d’aide. Les bâtiments se trouvent au bout de la cour.  «Parlant de la vétusté des dortoirs et de leur capacité d’accueil dépassée, nous avons obtenu, après plaidoyer auprès des partenaires, la construction de deux dortoirs. Chacun des dortoirs dispose de 24 lits d’une place et d’un niveau d’où une capacité de 48 places. Le premier (don) a été construit et équipé en 2018. Il est à ce jour fonctionnel. L’autre (don d’un particulier) est non encore équipé en lits, matelas et brasseurs d’air resté fermé », indique le directeur général.

Préau

Un autre besoin, à l’entendre, c’est l’agrandissement du préau en construction au sein de l’établissement. «En 1974, sur la base d’une convention d’aide entre l’Etat de Côte d’Ivoire et la Caritas Suisse, notre pays a été doté de l’Inipa, avec pour mission d’œuvrer à l’insertion socio-professionnelle des enfants et jeunes victimes de la cécité. Les infrastructures ont non seulement vieilli, mais aussi, les capacités d’accueil sont dépassées.  C’est notamment le cas du réfectoire contigu au grand préau à usage d’activité socioculturelle. Devenu vétuste et trop exigüe pour le service des repas, le réfectoire est à la base de nombreux retards des élèves aux différents cours, surtout que tous les pensionnaires du cycle secondaire prennent les cours hors de l’institut. Il a donc besoin d’une rénovation et d’une extension. Cette opération nécessite la construction d’un nouveau préau», note Pokou Komenan. Avec un nouveau préau, dit-il, l’ancien préau contigu au réfectoire peut être alors transformé en réfectoire. Un partenaire, dit-il, les a aidés à construire ledit nouveau préau. Mais il est encore petit pour les activités. «En 2009, le chef de l’Etat est venu faire campagne ici. Chaque année, pendant la Noël, avec l’aide de l’institut des sourds, nous organisons des cérémonies ici, nous avons donc besoin d’espace», note-t-il.

Formation

Outre ces aspects, l’Inipa fait de la formation préprofessionnelle pour ne pas marcher sur les platebandes du ministère de l’Enseignement technique et de la formation professionnelle. Pour les non-voyants qui sont intéressés par ce volet, il faut être âgé d’au plus 28 ans.  L’unique atelier de formation, situé à droite de la cour, avant les dortoirs, forme aux métiers qui ne nécessitent par la mobilité et qui ne présentent pas de risque pour l’intégrité physique du non-voyant. Pas de menuiserie, par exemple, ni de mécanique. Les apprenants ne doivent apprendre aucun métier fait en hauteur. Ici, traditionnellement, c’est la vannerie qui était apprise aux étudiants. Aujourd’hui, Pokou Komenan a décidé de varier, en incluant le jardinage, l’élevage, etc.  L’étudiant passe la première année à lire et à apprendre le braille. La 2ème année est consacrée à la théorie du métier. «Le non-voyant ne sait pas tant qu’il n’a pas touché», note le directeur général. A la troisième année, il passe à la pratique.

Après leur formation, que deviennent ces personnes ? Personne ne le sait. Le directeur signale qu’il n’a jamais vu l’un d’eux installé quelque part. En outre, l’institut ne compte que deux poulaillers et un hangar d’élevage de lapin, vide. L’école a réussi à négocier avec un tisserand qui s’est installé dans un coin de la cour. En retour, il apprend le métier aux étudiants. Ce qui fait de la section professionnelle, la moins longue. Tout le contraire des autres cursus, qui débutent depuis la maternelle de l’institut où l’Inipa respecte le projet de l’éducation inclusive. 

En effet, dans le bâtiment de la maternelle, on trouve des enfants non-voyants, mais aussi des enfants normaux. Situé au fond de la cour, la maternelle est bien reconnaissable avec son aire de jeu. À cette heure, les enfants sont dehors, avec leurs encadreuses. Mais aucun ne joue dans l’aire de jeu, parce qu’elle ne compte pas de jouets.  L’école en a fait la demande et espère en recevoir. Car, sans jouets, difficile d’entretenir ces enfants. Ici également l’institut a besoin d’équiper le réfectoire de la maternelle en portes, en fenêtres et faire la pose de carreaux sur le plancher. A côté, le dispensaire a besoin de médicaments, de lits d’examens, de tensiomètres, de thermomètres, de stéthoscopes, etc. Bref, M. Pokou croule sous le poids des besoins. Pour s’en sortir, le directeur général contacte des partenaires, même si tous ne répondent pas toujours. Pour un avenir radieux des non-voyants en Côte d’Ivoire, l’Inipa a besoin que les Ivoiriens tournent le regard vers lui.

Raphaël Tanoh

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