Theodore Zadi Gnagna est le président de la Confédération syndicale plateforme nationale, également président du conseil d’administration de la Mutuelle autonome des enseignants de Côte d’Ivoire (MAECI). Il fait ici le point des négociations avec le gouvernement.
Où en est-on dans les négociations sur les primes des enseignants ?
La question des primes est nouvelle, en termes de revendications. Elle a fait l’objet de deux grèves. En 2024 et en 2025. A l’issu d’un atelier organisé à Grand-Bassam, un accord a été trouvé. Il est prévu que des études soient diligentées par le gouvernement, pour voir la faisabilité de la prime, sa soutenabilité financière et la durabilité. L’accord a prévu qu’un cabinet indépendant soit choisi pour faire cette étude. Et c’est le Cabinet ivoirien de recherches économiques et sociales (CIRES) qui a été retenu. Ce qu’il faut savoir, c’est que la question de la prime n’est plus uniquement pour les enseignants. Le gouvernement veut l’étendre à près de 14 ministères qui n’ont pas de primes. Cela commande donc que l’Etat ait un bon tableau de bord, pour apprécier tout cela. Pour nous, c’est déjà une première volonté à saluer. Le cabinet CIRES a commencé à travailler. Il a fait le tour de tous les ministères techniques. CIRES a rencontré les 8 syndicats signataires de la trêve sociale, dont nous. Le cabinet nous a dit qu’il remettra les conclusions de son travail au ministre d’Etat, ministère de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration, au plus tard le 31 décembre.
Il y a eu jusque-là beaucoup de sommes avancées. À combien estimez-vous les primes ?
Une estimation a été faite par le ministère de l’Education nationale et de l’alphabétisation, après la grève d’octobre 2024. Au séminaire de Grand-Bassam qui a suivi, les primes espérées par les enseignants ont été évaluées à 400 milliards FCFA. Mais, cela ne concerne que les enseignants.
Même le stock des arriérés n’a pas atteint un tel volume. Pensez-vous que ce soit réaliste de demander une somme pareille au gouvernement pour des primes ?
Nous sommes syndicalistes, nous demandons. Mais, c’est là que nait la négociation. Un minimum sera obtenu pour aller de l’avant. Avec le stock des arriérés (estimé à près de 300 milliards FCFA), nous avons accepté que cela soit payé de façon échelonnée. Pour le 13ème mois réclamé, nous avons également accepté que ce soit payé au 1/3 du salaire. Aujourd’hui, c’est passé au 2/3. Donc, il n’y a pas de crainte à avoir avec les primes.
Que contiendront les conclusions du CIRES, selon vous ?
Le cabinet va évaluer le montant exact correspondant aux primes et va proposer au gouvernement plusieurs scénarios. Avec cela, le gouvernement va négocier avec nous et le montant définitif sera déterminé.
Ne fixez-vous pas de date limite pour le règlement de cette question ?
Non. Le président de la République nous a souvent surpris agréablement. Nous espérons que ce sera encore le cas. Mais en définitif, tout dépend du gouvernement. Avec la trêve sociale, tous les 5 ans, nous sommes convenus que nous devons nous retrouver. Pendant ces retrouvailles, le gouvernement fait un geste et nous honorons nos engagements. En 2027, cela fera 5 ans. Mais, tout peut se régler avant.
Certains se sont agités au début pour réclamer le paiement de la prime avant la fin de l’année, sans en connaître les dessous. Pensez-vous que les leaders syndicaux ont besoin de formations ?
C’est ce pour quoi nous travaillons. Nous nous évertuons à apporter la formation à nos camarades. Ce n’est pas celui qui demande qui détermine quand il doit être payé. Mais, la fièvre est retombée. Notre souhait, c’est que les bonnes décisions soient prises.
À quand la maturité syndicale en Côte d’Ivoire ?
Les syndicalistes ivoiriens ont beaucoup muri. Nous sommes dans une deuxième phase de l’évolution des mouvements syndicaux en Côte d’Ivoire. Il y a eu la période des grèves récurrentes avec les répressions, jusqu’en 2017. Depuis la période des trêves sociales, nous avons montré notre capacité à aller à la table de discussion. Il est vrai que parmi nous, il y a toujours des camarades qui estiment qu’il faut toujours aller au charbon et que négocier signifie être acheté. Mais, ce sont des choses qui vont changer au fur et à mesure. Il y a une maturation dans le syndicalisme ivoirien. Peut-être qu’elle n’est pas encore achevée mais, petit à petit, avec la formation, nous y parviendrons.
D’après certains observateurs, les leaders syndicaux ont voulu se faire entendre, pour être à la lumière, en prélude aux élections prochaines de la Mutuelle générale des fonctionnaires de Côte d’Ivoire (MUGEFCI). Est-ce vrai ?

Le syndicalisme est l’antichambre de la politique. Les calculs de genre ne sont pas à exclure. Mais, l’histoire nous dira s’ils ont eu raison ou pas.
Les élections à la MUGEFCI sont prévues pour quand ?
Pour le moment, aucune date n’a été fixée. Les élections sont organisées par le ministère de l’Emploi et de la protection sociale, qui met en place un comité électorale, qui déroule tout le processus. L’élection des délégués devrait avoir lieu le 11 décembre prochain, puisque c’est le 11 décembre 2021 que les délégués actuels ont été élus. Mais, je pense qu’on veut finir avec tout ce qui est élection politique d’abord. Donc, nous prévoyons les élections de la MUGEFCI dans le 1er trimestre 2026.
Seriez-vous candidat ?
Je pense que c’est une logique. J’ai été candidat en 2021 et j’ai été deuxième. Nous avons été battus seulement à Abidjan avec 2100 voix contre 2200 pour nos adversaires. Nous disposons aujourd’hui de 48 délégués à l’assemblée générale de la MUGEFCI. Ce qui fait la deuxième force de l’AG de la MUGEFCI. La logique voudrait qu’on aille cherche la première place cette fois-ci.
Comment avez-vous analysé la gestion de l’actuel PCA de la MUGEFCI ?
Il y a eu des bonnes choses et des choses moins bonnes. Le PCA sortant lui-même a dit qu’il a appliqué un pan de mon programme, c’est-à-dire le passage à 80% du taux de prise en charge que j’annonçais dans mon programme. Mais, c’est uniquement sur les maladie chroniques que les 80% sont appliqués. La MUGEFCI n’est pas encore gérée comme l’auraient souhaité les travailleurs. Elle peut être mieux gérée. La preuve, ils continuent de se plaindre. Il faut que la mutuelle appartienne enfin aux fonctionnaires. Nous sommes aujourd’hui l’un des rares à avoir créé une mutuelle sociale qui fonctionne, qui soigne les gens et qui a des partenariats, sans avoir un coup de pouce. Je parle de la MAECI. Au-delà des enseignants, nous sommes ouverts à tous. La MUGEFCI doit se lancer dans le développement comme la CNPS. Elle doit avoir des centres de santé dans tout le pays. Elle ne peut pas se contenter d’un seul centre situé au Plateau. Il faut développer l’immobilier. Il faut sortir du carcan traditionnel de cotisation-prestations, pour aller vers un vrai développement. Nous nous sommes formés pour cela. Nous avons obtenu un Master 2 en gouvernance mutualiste à Paris. Nous pensons qu’il faut donner le meilleur aux fonctionnaires et non se contenter de sa casquette de syndicaliste, parce que la MUGEFCI n’est pas un syndicat, c’est une entreprise.
Où en est-on avec le nouveau statut de la fonction publique ?
Le nouveau statut est en application depuis 2022. Deux décrets sont déjà en application. Il s’agit du décret sur les mesures particulières et le décret sur les mesures communes et générales (devoirs et obligations du fonctionnaire, congés). Le congé de maternité, par exemple, est passé de 3 à 6 mois.
Dans une localité, cette disposition a été quelque peu pointée du doigt, parce que les institutrices prenaient des grossesses et laissaient les classes sans enseignants pendant la moitié de l’année…
Il y a une avancée notable au plan sociale avec ce texte. Dans d’autres pays, on va jusqu’à un an pour les congés de maternité. La société que nous voulons construire commence par la cellule familiale. La mère doit être près de l’enfant jusqu’à un certain âge. Sinon, cela a souvent des répercutions sur la société et c’est l’Etat qui doit s’en occuper. Celui qui estime que ses institutrices causent un préjudice à sa classe en tombant enceinte, doit trouver des suppléants. Il y a d’autres mesures que nous saluons. Le congé parental, par exemple, qui permet à un fonctionnaire de prendre un congé d’un an pour s’occuper d’un enfant malade. On peut le renouveler mais en perdant 50% du salaire. Il y a le congé de paternité qui est passé à 3 semaines. Tout cela est appliqué. Nous nous battons pour que l’administration ait ses droits et que la cellule familiale ne soit pas détruite par le travail.
Quelles sont vos attentes pour 2026 ?
Nos attentes, c’est que le statut de centrale de la plateforme soit enfin reconnu. Nous avons fait toutes les procédures pour cela. Le gouvernement a pris un arrêté qui, techniquement, nous reconnait comme une structure qui respecte les normes. Nos attentes également, c’est que les revendications trouvent une solution pour tous et que je sois élu président de la MUGEFCI, enfin.
Interview réalisée par Raphaël Tanoh
