Réconciliation nationale/Pouvoir–Opposition: Le grand malentendu

par nordsud.info
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La réconciliation nationale. C’est actuellement le principal point de confrontation entre le pouvoir et l’opposition. C’est aussi le sujet sur lequel les oppositions sont nettes. Un décalage entre les deux parties qui ressemble à un profond malentendu.

Réconciliation nationale. Il en a été encore question récemment, le jeudi 18 novembre dernier. Toute la classe politique, l’opposition et le RHDP, se sont réunis autour d’une organisation remuante de la société civile, Alternative citoyenne ivoirienne (ACI), pour parler du sujet.

Le prétexte, le lancement solennel d’une initiative dite « Programme inclusif pour la réconciliation nationale ». L’activiste Pulchérie Gbalet, coordonnatrice de ACI, à l’origine du projet, compte procéder de la manière suivante : sensibiliser l’opinion, faire du benchmarking pour s’inspirer de ce qui s’est passé ailleurs dans des zones de conflit, préparer une stratégie inclusive de réconciliation et promouvoir devant l’Assemblée nationale un projet de loi sur le sujet.

On le voit bien ! La société civile et les politiques se disputent le leadership de la réconciliation nationale.

Mais même au sein de la classe politique, la réconciliation nationale porte différentes appellations.

Réconciliation version PDCI. Henri Konan Bédié, le président du PDCI, le plus vieux parti ivoirien, avait lancé l’idée « d’un dialogue national », qui verrait la participation de toutes les forces vives de la nation et qui serait encadré par la communauté internationale, notamment par l’ONU.

Sa proposition date du 9 décembre 2020, après la crise électorale consécutive aux élections de 2020. Bédié voulait faire oublier l’épisode du conseil national de transition et rallier toute l’opposition qui commençait à faire grise mine après son tête-à-tête avec Ouattara au Golf le mercredi 11 novembre 2020.

Réconciliation version FPI. Pascal Affi N’Guessan, le patron du Front populaire Ivoirien défend sans discontinuer, depuis 2013, l’idée «d’états généraux de la République », une sorte de plateforme nationale de discussion pour refondre (sic !) le fonctionnement général des institutions. Comme si l’on était en transition.  

De toute évidence, l’opposition veut installer un état de crise politique permanente en agitant, à récurrence, le thème de la réconciliation.

Pour elle, la réconciliation est le talon d’Achille du régime Ouattara. Elle pousse donc. Elle fera de ce thème pendant les quatre années qui nous séparent de la présidentielle de 2025 l’épicentre de sa plateforme revendicative. Elle est encouragée dans cette voie par une communauté internationale frileuse et échaudée par les crises successives que notre pays a connues.

La communauté internationale, militante pour la réconciliation. Les partenaires techniques et financiers de la Côte d’Ivoire sont sensibles à la thématique de la réconciliation nationale. Des lignes de choix sont réservées au sujet dans leur programme de travail annuel.

Mais ce qui encourage l’opposition, c’est la position des Occidentaux, notamment de la France et des Etats-Unis.

Les États-Unis. Après la présidentielle du 31 octobre 2020, le courrier de félicitations du pays de l’oncle sam à Ouattara est arrivé seulement le 14 décembre 2020, jour de la prestation de serment du Président ivoirien. Certaines sources diplomatiques indiquent sans sourciller que ce courrier a été déclenché quand Ouattara a fait mention dans son discours d’investiture de «la création d’un ministère de la réconciliation nationale dans la toute prochaine formation du gouvernement».

La France. Le courrier de félicitations d’Emmanuel Macron à Alassane Ouattara à l’issue de la présidentielle de 2020 montre aussi parfaitement que la réconciliation nationale a pris sa place au cœur de la diplomatie entre les deux pays. D’abord la lettre du président français est datée du 11 novembre 2020, le jour même où Alassane Ouattara rencontre Henri Konan Bédié à l’Hotel du Golf pour mettre fin à l’épisode du Conseil national de transition de l’opposition.

Ensuite les termes contenus dans le courrier traduisent l’obsession et même l’inquiétude de l’hexagone sur la thématique de la réconciliation. Morceaux choisis : « …Au regard des violences et des tensions qui ont ressurgi, à l’occasion de ce scrutin, le dialogue que vous avez initié le 11 novembre avec le président Henri Konan Bédié est porteur d’espoir. Je souhaite que ce premier pas vers le rassemblement et l’ouverture puisse jeter les bases concrètes d’une réconciliation plus large et plus durable entre tous les Ivoiriens et toutes les sensibilités politiques, dans le respect de l’état de droit et afin de tourner la page de la violence et de la division… ».

Réconcilier par le haut ou par le bas ? Très clairement, pour la France, donc pour toute la communauté internationale, la réconciliation nationale en Côte d’Ivoire doit être celle des élites politiques. Le pays ne sera apaisé dans leur entendement que lorsque toute la classe politique sera à l’unisson.

Et l’opposition en profite. La réconciliation nationale est inscrite au cœur de sa plateforme revendicative. L’objectif, en faire une arme de négociation et même de pression pour revenir dans un jeu politique dominé par le RHDP.

Le RHDP, quant à lui,  est sur une autre ligne. Au sortir des tragédies de la crise postélectorale de 2010, le régime a mis en place la Commission dialogue vérité et réconciliation (CDVR) en 2011. Cette institution a été remplacée par une autre commission, la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes en Côte d’Ivoire (CONARIV) en 2015. Puis en 2018, le gouvernement crée un ministère dédié à la cohésion sociale. Il a remplacé progressivement le concept de « réconciliation » par celui de la « cohésion ». La démarche du gouvernement, désormais, était de privilégier une démarche : celle de construire la paix entre les citoyens, plutôt qu’entre les élites politiques. Construire la cohésion à la base plutôt qu’au sommet. Un travail plus long, mais plus sûr.

Au mensuel panafricain Jeune Afrique, le 27 septembre 2021, Alassane ouattara expose clairement sa vision, sans prononcer le mot «Réconciliation» : « …Il nous faut multiplier les actions en faveur de la paix, la sécurité et la justice afin de renforcer la cohésion sociale…Notre objectif est de réduire les disparités régionales et sociales, de doubler le revenu par habitants entre 2020 et 2030 et de réduire le taux de pauvreté pour que la Côte d’Ivoire intègre le cercle des pays émergents… ».

En clair, répondre aux fractures nées de la crise par la croissance économique et le progrès social.

Les porte-voix du Président ne disent pas autre chose.

Le ministre d’Etat, ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, revient sur la démarche à l’occasion de la célébration de journée nationale de la paix le 15 décembre dernier à Yamoussoukro : combiner développement économique, redistribution des fruits de la croissance et actions en faveur de la décrispation.

Amadou Gon Coulibaly. Cette doctrine est une religion au sein du pouvoir. Le testament politique laissé par Amadou Gon Coulibaly, le défunt Premier ministre, dans son ouvrage « Le cœur et l’esprit» est assez éloquent sur le sujet. Il écrit ceci dans l’avant-dernier chapitre : « …On nous accuse d’avoir échoué sur la question de la réconciliation…Qui peut dire que ce pays n’est pas sur la voie du vivre ensemble durable et sincère ? … Qui pourrait dire que les Ivoiriens ne se sont pas réconciliés, qu’ils privilégient la paix et la stabilité ? Les gens vivent ensemble. Ils voyagent d’une région à l’autre. Ils se mélangent dans les grandes villes… ».

Il ajoute : « Je peux comprendre, à la limite, que certaines élites du passé cherchent à s’accrocher coûte que coûte à leurs privilèges, cherchent à retrouver le pouvoir. Mais cela ne veut pas dire que les Ivoiriens ne sont pas réconciliés… »

Puis  Amadou Gon Coulibaly conclut : « Notre univers politique est peuplé de discours et d’opportunismes de circonstance. Aujourd’hui certains utilisent, galvaudent le thème de la réconciliation dans un discours politique enflammé pour attirer les suffrages des Ivoiriens …C’est un artifice dangereux… ».

Nul doute qu’il s’agit là de la vision et de la conviction profonde du Président Ouattara sur cette épineuse question de « Réconciliation nationale ».

On le voit bien, sur cette thématique, le pouvoir, l’opposition et la communauté internationale ont une différence d’approche. Ils sont même radicalement opposés.

Malentendu ou dialogue de sourds ? Il est clair que le dialogue politique qui s’ouvrira en décembre prochain s’annonce délicat.

Dans les têtes, on joue les prolongations de 2020 et les échauffements de 2025.  

Imane Amel Fatima

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