Après avoir soufflé le chaud : Thiam et l’équation de l’apaisement face à Ouattara

par nordsud.info
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Confronté à une contestation interne persistante et à un rapport de forces politique visiblement incertain, Tidjane Thiam semble amorcer un changement de ton vis-à-vis du pouvoir.

La fronde à laquelle Tidjane Thiam est confrontée depuis son accession à la présidence du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) en décembre 2023 ne faiblit pas. Bien au contraire, elle semble prendre de l’ampleur, plaçant l’ancien ministre du Plan d’Henri Konan Bédié face à une équation politique qui pourrait peser sur son avenir à la tête de l’ancien parti unique, mais aussi sur sa propre trajectoire dans l’arène politique ivoirienne.

Après avoir adopté un ton particulièrement offensif à l’égard du pouvoir à l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2025 – scrutin auquel il n’a finalement pas pris part, pour avoir été déclaré inéligible – l’ancien CEO du Crédit suisse paraît désormais privilégier une posture plus mesurée, notamment vis-à-vis du chef de l’État, Alassane Ouattara.

En juillet 2025, Tidjane Thiam n’avait pourtant pas hésité à accuser frontalement le président ivoirien. « Je ne suis pas le menteur, c’est ADO qui ne tient pas parole. C’est lui qui ment », avait-il osé, lors d’une interview où il s’était montré hors de lui. Trois mois plus tard, à quelques jours de la présidentielle, il avait à nouveau franchi le Rubicon. « Nous avons sept jours pour libérer la Côte d’Ivoire », avait-il lancé, lors d’un meeting à Paris. Des propos qui avaient suscité un tollé, poussant l’ancien directeur général du Bureau national d’études techniques et de développement (BNTED) à rétropédaler, en expliquant qu’il appelait plutôt à « sauver le pays ».

Depuis cet épisode, plusieurs signaux semblent indiquer une volonté d’apaisement au sein du PDCI. Le porte-parole du parti, Brédoumy Soumaïla Traoré, autrefois très virulent dans ses sorties médiatiques, se montre désormais plus mesuré. « Je présente mes excuses aux autorités ivoiriennes ainsi qu’à toutes les personnes que j’ai blessées volontairement ou involontairement par mes paroles, mes actes et même mes omissions », avait écrit, fin décembre dernier, le député de Kokomien-Tankéssé Tienkoikro, avant sa sortie de prison, consécutive à son interpellation le 27 novembre 2025.

Avant lui, Chérif Osman avait aussi présenté des excuses pour ses propos tenus avant la présidentielle, appelant à s’inscrire dans une logique de cohésion sociale. « Je demande pardon à l’ensemble des Ivoiriens et surtout à nos autorités pour mes propos tenus, avant l’élection présidentielle… Je pense que nous sommes allés beaucoup trop loin et c’est inadmissible. Une élection s’est tenue et le vainqueur est connu, nous le félicitons et je demande à tous nos amis de s’inscrire dans cette logique de cohésion sociale (…) Négocions la libération de nos prisonniers, négocions les conditions de retour du Président Tidjane Thiam. Le dialogue peut nous faire avancer là ou tout autre moyen échouera », avait défendu le jeune médecin, qui avait pris le chemin de l’exil, visiblement pour échapper à une éventuelle arrestation.

Dans le même esprit, certaines voix au sein du parti fondé par Félix Houphouët-Boigny plaident ouvertement pour la reprise du dialogue avec le pouvoir. Par exemple, l’ancien député d’Attiégouakro, Marius Konan, appelle à engager des négociations avec le RHDP afin d’obtenir notamment la libération de militants détenus, les conditions de retour de Tidjane Thiam et des réformes électorales.

Cette dynamique de décrispation, qui a laissé courir la rumeur d’une rencontre entre Alassane Ouattara et Tidjane Thiam, en prélude à la formation du gouvernement Mambé 2, semble également se traduire par des gestes symboliques. Le 29 janvier dernier, une délégation du PDCI conduite par le secrétaire exécutif Calice Yapo Yapo et la vice-présidente Léopoldine Tiézan-Coffie (décédée quelques jours plus tard) avait pris part à la traditionnelle cérémonie de présentation de vœux des corps constitués au président de la République.

Mais cette nouvelle approche intervient dans un contexte interne de plus en plus délicat pour le président du PDCI. À l’issue des législatives du 27 décembre 2025, la contestation interne s’est élargie. Trois députés influents — Jean-Marc Yacé (Cocody), Jacques Gabriel Ehouo (Plateau) et Sylvestre Emmou (Port-Bouët) — ont ainsi refusé de siéger dans le groupe parlementaire du parti, dénonçant la désignation de Jean-Chrysostome Blessy à la tête du groupe sans concertation préalable. Une fronde qui a sans doute inspiré quatre autres députés, qui ont décidé, dans un courrier en date du 6 mars, de claquer la porte de leur groupe parlementaire. Ils dénoncent, eux, le management de leur collègue de Béoumi, rajoutant ainsi une couche au malaise ambiant au sein de l’ex-parti unique. S’il lui laisse la main au Parlement, Tidjane Thiam, en réaménageant encore le secrétariat exécutif du PDCI ce 13 mars 2026, en a profité pour décharger Jean-Chrysostome Blessy du portefeuille des Affaires juridiques, confié à Béatrice Némin. C’est donc elle qui devra gérer la nouvelle assignation contre le congrès extraordinaire de l’ex-parti unique.

Dans le même temps, le vice-président du parti, Séri Bi N’Guessan, n’a pas hésité à mettre en cause la gouvernance actuelle du PDCI. Selon lui, les résultats des législatives de décembre 2025, traduisent un recul électoral inédit. A l’en croire, ces résultats révèlent une rupture politique et surtout un affaiblissement de l’ancrage territorial du PDCI.

Il cite notamment l’exemple de Yamoussoukro, où le PDCI a perdu toutes ses circonscriptions, dans ce qui était pourtant considéré comme un bastion historique. « Ce que révèlent les chiffres aujourd’hui, c’est une accélération brutale et inédite du recul sous la direction actuelle. En vingt-cinq ans, la perte cumulée avoisine 68 %. En à peine deux années de votre gouvernance, la perte atteint près de 52 %. Cette chute n’est pas une fatalité historique. Elle constitue une rupture politique, un signal clair qui impose une réflexion lucide et courageuse. Les résultats enregistrés à Yamoussoukro renforcent ce constat. Le PDCI y a disparu de toutes les circonscriptions y compris rurales, dans ce qui était perçu comme un bastion naturel du parti. Perdre le fief personnel du président du parti n’est pas un revers ordinaire ; c’est un message politique sans équivoque. Il révèle un fossé entre un ancrage réel à la base et les illusions véhiculées par les cyberactivistes sur les réseaux sociaux. Cette situation ne peut être expliquée uniquement par l’adversité extérieure. Elle s’enracine aussi dans des choix de gouvernance internes. La succession du président Henri Konan Bédié, moment historiquement sensible, s’est opérée dans la tension et la précipitation, avec la marginalisation progressive de cadres expérimentés », avait-il fustigé, dans une lettre ouverte adressée à Tidjane Thiam.

Autant de signaux qui pourraient convaincre Tidjane Thiam qu’après avoir tenté de souffler le chaud face au pouvoir d’Alassane Ouattara, il lui faut désormais privilégier une stratégie plus mesurée pour préserver sa position à la tête du PDCI et maintenir son influence sur l’échiquier politique ivoirien.

Marc Dossa

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