À trois mois de la présidentielle ivoirienne, une note confidentielle d’Ahoua Don Mello, suggérant des candidatures de précaution face à l’inéligibilité de Laurent Gbagbo, ravive les tensions au sein du PPA-CI. Une crise qui interroge la solidité d’un compagnonnage politique vieux de quarante ans.
Ils ont fait route ensemble pendant plus de quarante ans, de l’exil parisien à l’exercice du pouvoir en Côte d’Ivoire. Mais à l’aube de la présidentielle du 25 octobre prochain, les relations entre Laurent Gbagbo et Ahoua Don Mello, deux figures historiques de la gauche ivoirienne, semblent entrer dans une zone de fortes turbulences.
Une note qui sème le trouble
Le 11 juillet dernier, une note interne attribuée à Ahoua Don Mello, vice-président du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), sème le trouble. L’ingénieur des Ponts et chaussées, proche de Laurent Gbagbo depuis les années 1980, y suggère d’anticiper une possible inéligibilité de l’ancien président – condamné à 20 ans de prison dans l’affaire dite du ‘’casse de la BCEAO’’ – en autorisant deux ou trois candidatures de précaution pour la présidentielle du 25 octobre 2025.
Une proposition qui a provoqué une violente levée de boucliers au sein de la direction du parti. Le PPA-CI, par la voix de son président exécutif Sébastien Dano Djédjé, y a vu une tentative de déstabilisation, dénonçant des « mains invisibles » et rappelant que la candidature de Laurent Gbagbo a été officiellement actée depuis mai dernier.
Une camaraderie née dans la clandestinité
Pour comprendre la charge symbolique de cette crise, il faut remonter à 1984. À Paris, sous le régime du parti unique en Côte d’Ivoire, Ahoua Don Mello, alors jeune ingénieur marxiste exilé, rencontre Laurent Gbagbo, clandestin lui aussi.
« J’étais favorable à la lutte armée, à l’économie étatisée, à la dictature du prolétariat », avait-il raconté en 2024 dans un entretien à la chaîne NCI.
« C’est Gbagbo qui m’a convaincu d’opter pour la démocratie, pour une économie socialiste mixte », avait ajouté le vice-président du PPA-CI.
De cette rencontre naît une complicité politique. À leur retour au pays, ils prennent place ensemble à la direction du Front populaire ivoirien (FPI), dès l’ouverture au multipartisme. Mais en 1996, leur relation est mise à rude épreuve lorsque l’enseignant-chercheur en Histoire devient président du FPI, au terme du congrès, qui a reconfiguré l’architecture de la gouvernance de leur parti.
Ce changement dans la gouvernance du FPI n’est pas du goût de Don Mello. Pourtant, Laurent Gbagbo le bombarde à la tête du Comité de contrôle, un organe que le promu souhaite voir doté de réels pouvoirs, au détriment de la présidence du FPI.
En 1997, Don Mello et quelques compagnons, mis en minorité, fondent un parti dissident, la Renaissance. Les relations entre les deux hommes s’étaient si dégradées, que l’entourage de l’ingénieur avait subrepticement suspecté le camp Gbagbo, d’avoir essayé d’attenter à sa vie. L’aventure de la Renaissance tourne court. L’ancien militant du Parti communiste français s’efface du paysage politique et se consacre à la recherche, notamment au projet de Technopole de Yamoussoukro.
Retour au bercail, puis au sommet
En 2000, il revient auprès de Gbagbo, alors candidat à la présidentielle. À la victoire du FPI, Ahoua Don Mello prend la tête du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD), avant d’être nommé ministre de l’Équipement puis porte-parole du gouvernement dans les dernières heures du régime. Après la crise postélectorale de 2010-2011, il prend le chemin de l’exil.
À l’international, il continue de plaider la cause de son ancien mentor, notamment durant ses dix années de détention à la Cour pénale internationale. Lorsque Gbagbo revient en Côte d’Ivoire en 2021, Don Mello est nommé conseiller pour les relations extérieures et vice-président du PPA-CI, en charge de la promotion du panafricanisme.
Mais dans l’entourage de Gbagbo, sa loyauté reste scrutée. Certains n’ont pas oublié ses prises de distance passées. Très actif à l’étranger, multipliant conférences et missions, il est perçu par certains comme une voix dissidente.
Un malentendu et une fracture
Le 11 juillet 2025, la divulgation d’une note rédigée par Ahoua Don Mello met le feu aux poudres. Il y propose « deux ou trois candidatures de précaution » pour pallier une éventuelle exclusion de l’ex-chef de l’État de la course présidentielle, tout en réaffirmant que ces dossiers deviendraient « caduques » si une solution politique permettait son retour dans la course.
La direction du PPA-CI ne l’entend pas ainsi. Le document est perçu comme un affront.
« Il n’y a donc ni plan B, ni plan de précaution », lui répond Sébastien Dano Djédjé, président exécutif du PPA-CI.
L’ancien ministre de la Réconciliation rappelle que le parti travaille déjà à la collecte des parrainages de Laurent Gbagbo.
Ahoua Don Mello contre-attaque. Dans une mise au point de son cabinet, il affirme que la note en question n’était ni un courrier officiel ni une lettre ouverte, mais un simple document de travail destiné au président du parti, transmis en main propre. Selon lui, c’est le chef du PPA-CI lui-même qui l’aurait confiée à un groupe restreint pour examen, avant qu’elle ne fuite.
« Ce procédé violant la confidentialité continue de susciter mon indignation », écrit-il.
Il dénonce également un « terrorisme idéologique » de la part de certains cadres du parti, hostiles à tout débat interne.
Une loyauté questionnée, un avenir en suspens
« Le camarade Don Mello demeure militant du PPA-CI, n’en déplaise à ceux qui lui indiquent la porte de sortie vers un mouvement imaginaire », précise encore son entourage.
Pendant ce temps, Laurent Gbagbo, figure centrale de ce tumulte, garde le silence. Il observe sans commentaire ce qui pourrait bien être le dernier tournant d’un compagnonnage politique hors du commun – ou son épilogue.
Marc Dossa
