Drogue en Côte d’Ivoire : Daniel Tuo (Croix Bleue) alerte sur une crise nationale

par nordsud.info
Publié: Dernière mise à jour le 327 vues

Daniel Tuo est le responsable du service social, projet et prévention de la Croix Bleue Côte d’Ivoire, président-fondateur de l’ONG Stop addiction. Il est aussi assistant social, inspecteur principal d’éducation spécialisée et psychologue de l’éducation. Dans cette interview, il tire la sonnette d’alarme.


Des cas inquiétants dans les écoles de formation

Récemment, 120 élèves gendarmes ont été radiés pour consommation de drogue. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Des élèves du Cafop et de la police ont parfois fait l’objet de renvoi pour usage de drogue. Peut-on dire que cette situation soit la résultante d’une addiction depuis le système scolaire ?

Il faut comprendre que les addictions font partie de notre société. Il y a des drogues qui circulent partout en Côte d’Ivoire. On a toujours pensé que c’était la faute à la jeunesse, à la couche vulnérable, mais en réalité, c’est tout le monde qui est concerné par la drogue. Dans le cadre de nos activités, nous nous adressons à des entreprises, à des adultes et ces adultes sont dans toutes les couches de la société. Pour en revenir à ces élèves gendarmes renvoyés pour usage de drogue, il faut savoir que cette addiction peut être due à la formation en elle-même. Elle peut être aussi antérieure.

Si l’addiction est antérieure, comment dans ce cas, ces élèves arrivent-ils à passer entre les mailles en intégrant l’école de formation de la gendarmerie ?

Il n’existe pas de système rigoureux de contrôle contre la drogue. On fait des tests inopinés ici et là. Mais rien de plus. Le seul système infaillible, c’est que l’individu décide de lui-même de ne pas toucher à la drogue.

Les autorités communiquent sur les cas connus, mais est-il possible que des élèves gendarmes, policiers, ou même des enseignants intègrent la fonction publique avec une addiction face à la drogue ?

Absolument. Tout le monde est concerné. Et cela nous interpelle tous.

Quelles peuvent être les conséquences de cette situation pour l’administration ivoirienne ?

Pour l’administration ivoirienne et l’ensemble des travailleurs, il va sans dire qu’on sera face à des problèmes de santé physique, de santé mentale. Mais aussi des problèmes macro-économiques au niveau de la personne. Parce que les services seront très peu performants, ce qui aura un impact sur le rendement de l’administration. Les drogues posent un problème de développement. C’est démontré.

Est-ce le fait qu’on ne parvienne pas à juguler la consommation de la drogue à l’école que les travailleurs sont touchés ?

Effectivement. Cela peut être perçu comme une partie du problème. S’il n’y a pas de politique pour une meilleure prise en charge de ces personnes accrocs à la drogue, elles vont passer des concours et se retrouver dans le monde du travail avec des addictions héritées depuis l’école. Ce qui explique les cas qu’on retrouve au sein de l’administration. Mais, il faut plutôt chercher à comprendre pourquoi l’individu persiste à consommer ces substances.

Pourquoi combattre la drogue à l’école est-il si difficile ?

L’âge auquel les jeunes s’adonnent à la drogue, c’est en général à la préadolescence et à l’adolescence. Pendant cette période, ils sont à l’école. La difficulté, c’est plutôt la question de la responsabilité. Est-ce l’administration scolaire qui est responsable de la lutte contre la drogue, ou bien est-ce une lutte qui concerne la famille ?

Et selon vous ?

Nous disons que c’est une lutte qui commence depuis le cocon familial, en lien avec l’administration scolaire, mais aussi dans un climat où les lois doivent être appliquées. Il faut donner également une assurance aux gens. Quand ils n’ont pas de meilleures perspectives, ils s’adonnent à toutes sortes de vices.

D’après votre expérience, les Ivoiriens se droguent-ils assez ?

D’après mes observations sur le terrain, les Ivoiriens se droguent énormément. Lorsqu’on fait des observations, on a l’impression que la drogue ne circule pas beaucoup. Mais si on ajoute les drogues illicites aux drogues licites, c’est aberrant. C’est vraiment une bombe. Cela se voit dans tous les secteurs d’activité. On le constate ici au centre d’accueil de la Croix Bleue.

Qu’est-ce qui explique cela ?

Il y a plusieurs facteurs à prendre en compte. D’abord celui lié à la capacité de résistance des individus face à la pression sociale. Il y a des facteurs liés à l’environnement. Plus les drogues circulent, plus on les rencontre facilement. Il faut noter l’incertitude du lendemain, le stress. Notre pays a traversé des crises, y compris la crise du coronavirus. Or, toutes les crises entraînent la consommation de drogue. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc) dit que l’avenir est sombre en Afrique, concernant la drogue. Cette structure prévoit une hausse de l’addiction en Afrique de 40% d’ici 2030 et de 45% pour l’Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire, je crois qu’on sera au-dessus des 45%.

Comment freiner cette situation ?

Les programmes de prévention doivent être élaborés, activés et mis en œuvre en direction de toute la population et non en ciblant uniquement les jeunes. Il faut faire de la prévention, renforcer les structures de prise en charge avec du personnel, leur donner les moyens pour travailler. Si on s’y attèle, on peut freiner voire inverser la situation.

Faut-il procéder à une resocialisation des personnes accrocs à la drogue ?

Il faut plus que de la resocialisation. Ici, c’est une prise en charge qui est primordiale, parce que ce sont des malades. C’est ce que dit en tout cas la loi en Côte d’Ivoire, depuis juin 2022. Les ONG ont pu amener le législateur à imposer cela. Il faut donc une consultation pour ces personnes, ensuite la prise en charge médicale, psychologique, sociale, etc. Cela, dans le but d’envisager leur réinsertion et leur réintégration. Donc vous voyez qu’on parle plutôt de réhabilitation. Il faut faire de sorte que ces malades aient un emploi, qu’ils retrouvent leur dignité. C’est une maladie environnementale, une maladie de la vie intérieure. La personne qui est malade, a besoin de participer elle-même à sa propre guérison. C’est un vaste champ qui concerne la santé publique, le développement. La prise en charge doit être envisagée dans un cadre global.
Nous organisons les formations qui intéressent les adultes dans ce sens. La prochaine formation aura lieu à Abidjan le 12 juillet prochain. Ce sera la 19ème édition. Les personnes intéressées peuvent nous contacter.


Interview réalisée par Raphaël Tanoh

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