Alors qu’on attend avec appréhension, les résultats du Brevet de technicien supérieur (BTS), les enseignants du supérieur privé, eux, doivent affronter le stress des vacances sans salaire.
Enseignant en Gestion commerciale dans une grande école des Deux-Plateaux, Arsène est en vacances depuis le mois de juin, tout comme l’ensemble de la communauté académique. L’année dernière, à cette même période, le quadragénaire trainait au village à Adiaké. Mais grâce à un ami, il pourra rester à Abidjan pour donner des cours de renforcement. Cette aubaine combinée à quelques maigres entrées, permettra à l’enseignant du supérieur privé de payer ses factures et le loyer au cours de ces quatre mois que dureront les vacances. Toutefois, il lui faudra rester austère et mettre de l’argent de côté pour la rentrée scolaire de son fils.
« Cette année, ça va. L’année dernière, pendant les vacances, je suis rentrée à Adiaké, chez mon oncle. Il a une plantation dans laquelle je vais travailler, quand c’est dur. Cela m’a permis de tenir pendant cette période », explique-t-il.
La maçonnerie pendant les vacances
À l’instar d’Arsène, la plupart des enseignants du supérieur privé n’ont pas de salaire pendant les vacances. Il leur faut se réinventer au cours de cette période pour survivre. Boniface qui enseigne en Finance-comptabilité dans un établissement à Koumassi, a mis en contribution les vacances pour travailler dans l’imprimerie d’un ami à Cocody.
« Il y a deux ans, j’ai fait de la maçonnerie pendant les vacances sur un chantier à la Riviera-Palmeraie », témoigne-t-il, sans rougir.
Il le sait, la situation des enseignants du supérieur privé est difficile. Conditions de travail exécrables, non-conformité du volume horaire, salaires impayés. Et il faut maintenant ajouter à cela, 4 à 5 mois de vacances sans pécules.
Selon le secrétaire général du Syndicat des enseignants du supérieur privé (Synesup) Lazare Koffi, c’est un combat qu’ils mènent depuis de nombreuses années, auprès des autorités.
« Sur dix établissements du supérieur privé, il n’y en a que deux qui ont des enseignants payés pendant les vacances. Le Groupe Pigier, par exemple ou Loko », énumère-t-il.
Mais, à l’entendre, seul un enseignant par filière est pris en compte dans ces établissements exemplaires.
« En plus, ces écoles ne considèrent que les filières importantes. En Droit par exemple, vous ne verrez aucun enseignant qui est payé permanemment », cite Lazare Koffi.
D’après lui, les établissements qui acceptent d’octroyer des salaires en vacances à certains enseignants, ne choisissent qu’une poignée de profs. Et ce sont réellement des primes.
« Sur 50 enseignants, seuls deux ou trois ont ce statut. C’est uniquement ceux qui font les matières générales », ajoute Yao René, ex-secrétaire général du Synesup.
Contrairement au secondaire privé où un protocole a été signé avec les fondateurs d’écoles pour embaucher un grand nombre d’enseignants, le supérieur privé n’a pas encore réussi, dit-il, à sécuriser les contrats de son personnel.
« Nous vivons dans la précarité, pour des personnes censées enseigner le diplôme post-baccalauréat le plus répandu. On traite le BTS de tous les noms, mais la meilleure manière de lui donner de la valeur, est de militer pour les droits des gens qui l’enseignent », souligne Yao René.
Pour Lazare Koffi, c’est l’une des raisons pour lesquelles la fraude pendant les examens du BTS est difficile à combattre.
« Un enseignant qui sait qu’il ne sera pas payé pendant les 5 mois de vacances qu’il aura, est prêt à vendre ses services lors des examens du BTS. C’est malheureux de le dire, mais c’est la vérité », s’indigne le leader du Synesup.
Boniface qui a témoigné avoir fait de la maçonnerie une fois pendant les vacances pour payer ses factures, note que la situation est rendue encore plus difficile par la mauvaise foi de certains fondateurs d’écoles.
« Normalement, la rentrée académique commence à partir de septembre et finit en juin. Cependant, beaucoup d’établissements ne respectent pas cela. Plutôt que de programmer la rentrée en septembre, c’est en novembre, voire décembre qu’ils démarrent les cours. Cela allonge les vacances pour nous », se désole l’enseignant.
Moins de 6 mois de cours sur les neuf
C’est même pire, selon Lazare Koffi.
« D’autres commencent les cours en janvier pour finir en mai. Ça fait moins de 6 mois de cours sur les neuf mois qu’ils doivent aux étudiants. Le but est de payer le moins possible les enseignants. Or, l’État leur paye chaque année les neuf mois de cours des effectués », assène M. Koffi.
Une situation, indique-t-il, qui doit être corrigée pour le bien du BTS.
Les fondateurs s’expliquent
Sur la question, pourtant, les fondateurs estiment qu’il s’agit là d’une terrible méprise de la part des enseignants.
« Les enseignants que nous employons font de la consultance. Ce sont souvent des travailleurs d’entreprises qui viennent donner des cours ici. Mais, ils donnent aussi des cours dans d’autres établissements. C’est partout ainsi. Vous avez une heure de cours à 5000 FCFA. Si l’enseignant fait 40 heures de cours, c’est ce qu’on calcule pour lui donner », précise Dr Juvénal Kouakou, directeur académique du Groupe AIST.
Pourquoi un établissement devrait-il payer pendant les vacances l’enseignant qui donne des cours dans plusieurs autres écoles ?
« Ils ne sont payés que sur la base des heures de cours », poursuit Dr Kouakou. Pour lui, aucun autre contrat ne les lie.
Parvenir à un protocole où les grandes écoles ou universités privées embauchent à plein temps leurs profs ? D’après Dr Juvénal Kouakou, ce n’est pas réaliste.
Le ministère veut assainir
Au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, on plaint plutôt la situation.
« Aujourd’hui, c’est le privé qui absorbe la grande majorité des bacheliers. Malgré les universités de Man, de San Pedro, de Bondoukou, plus de 70% des étudiants sont orientés dans les grandes écoles et universités privées. C’est pour cela que l’État s’attèle à mettre de l’ordre dans le secteur. Parmi les critères d’orientation des étudiants dans ces établissements, il y a la qualité des enseignants et leur traitement salarial. Cependant, le plus souvent, on se retrouve confronté à des écoles qui dissimulent leur véritable nature, ou qui sont en règle aujourd’hui, mais hors-la-loi demain. Il faut avoir un regard permanent sur l’ensemble de ces établissements et ce n’est pas facile. Le ministère a besoin de rapports fréquents. Malheureusement, certains protègent ces écoles », détaille un proche collaborateur du ministre.
Il ajoute :
« La réforme du BTS a débuté il y a longtemps, avec l’assainissement des établissements. Nous sommes en train d’aller vers un traitement normal des enseignants. Toutefois, c’est aux enseignants eux-mêmes de dénoncer et de ne pas se rendre complice de ce qui leur arrive. »
Hélas, chaque année, le nombre de profs du supérieur privé qui vivent dans la précarité augmente avec la hausse des étudiants et des établissements. Un problème qui, à la longue, risque d’être ingérable.
Georges Dagou
