La Côte d’Ivoire court depuis longtemps après l’autosuffisance alimentaire en riz et en cultures vivrières. Le pays dispose de terres, mais les techniques de production laissent à désirer.
Les produits agricoles occupent aujourd’hui en Côte d’Ivoire la seconde place dans le tableau des importations (environ 19%), derrière le couple pétrole-produits miniers (environ 23%) et les produits manufacturés (près de 54%). Parmi ces marchandises agricoles, le riz tourne autour de 60% des importations. Première céréale consommée dans le pays, avec 60 à 70 kg par habitant et par an, ce grain demeure aujourd’hui la pierre angulaire pour atteindre l’autosuffisance alimentaire dans le pays.
Des objectifs sans cesse repoussés
Les Ivoiriens produisent environ 1,5 million de tonnes de riz blanchi par an actuellement, alors que les besoins s’estiment à un peu plus de 2,1 millions de tonnes. S’il est atteint, l’objectif de 2,7 millions de tonnes en 2027 et 3,5 millions de tonnes en 2030 permettra au pays de se suffire amplement en riz. L’échéance avait d’abord été fixée pour 2016, par la Stratégie nationale de développement de la riziculture (Sndr). Puis, pour 2020 avec 1,9 mille tonnes visées. Et ne cesse depuis d’être repoussée. La faute aux dures réalités du terrain.
L’Inde, la Chine et le Japon, au secours
L’aide de l’Inde, avec un crédit de 16,500 milliards de francs CFA, destinée au financement, à l’installation et l’acquisition d’un certain nombre d’équipements, n’a pas suffi. Le soutien du Japon, avec son projet Kennedy Round (réhabilitation des bas-fonds, production de semences sélectionnées et apport d’appui logistique), manque de continuité. La Chine, grand connaisseur dans le domaine, bombarde déjà les riziculteurs de dons quand elle le peut (matériel d’une valeur 1,5 milliard de francs CFA, engrais, motoculteurs, faucheuses, batteuses, décortiqueuses, etc.).



À côté des ONG qui œuvrent entre formations et appuis logistiques, Pékin a aussi décaissé 2,7 milliards de francs CFA pour l’aménagement d’une surface de 442 hectares à l’intérieur du pays. Bref, qu’elle soit isolée ou incluse dans la Sndr, l’aide extérieure n’a jamais manqué aux riziculteurs. Alors, qu’est-ce qui coince ?
Une capacité de production encore faible
La faible capacité de production des riziculteurs, note Djiké Théodore, directeur d’une société coopérative de riziculture à Toulepleu. Pour la culture en bas-fonds, par exemple, Djiké pointe du doigt l’aménagement, coûteux. « C’est quelque chose qui se fait avec des appuis extérieurs », explique-t-il. La Société conseil organisation et management de Côte d’Ivoire (Socomici), pense que les producteurs n’ont pas bénéficié de moyens conséquents leur permettant de vivre de leurs récoltes.
Singo Sidiki, ex-président de la Fédération nationale des riziculteurs de Côte d’Ivoire (Fenariz-ci) est plus modéré. Si les rendez-vous de 2016 et de 2020 ont été ratés, argue-t-il, c’est simplement parce qu’ils étaient trop proches. Mais, à l’entendre, le pays s’est beaucoup plus rapproché de ses objectifs depuis 2020.
« Les surfaces cultivables en riz sont assez pour produire suffisamment à la hauteur de la demande. Le problème n’a jamais été à ce niveau. C’est au niveau de la transformation qu’il faut agir. Avec les usines, on peut prétendre conquérir le marché et être compétitifs », ajoute Singo Sidiki.
Le pays œuvre déjà à ce niveau avec l’octroi de plusieurs dizaines d’unités de production aux riziculteurs.
Le défi de la mécanisation et du secteur privé
Contrairement à M. Singo, Djiké Théodore pense que le secteur n’est pas suffisamment mécanisé, malgré les nombreux appuis. Et c’est un plan coûteux. Le Sndr avait évalué cela à 672 milliards de FCFA. Mais il faut, d’après les producteurs, le triple de cet investissement.

Cela fait longtemps que le gouvernement a compris que les producteurs locaux seuls ne pourront pas porter sur leurs épaules l’autosuffisance alimentaire en riz. Le géant américain Cargill et Louis Dreyfus Commodities (LDC) ont déjà été approchés pour l’exploitation de parcelles de terre à l’intérieur du pays, il y a une décennie. Hélas, ces deux projets se sont heurtés à un fâcheux dilemme : selon la loi ivoirienne, impossible de céder de la terre à un étranger.
« D’autres investisseurs viendront. Il faut continuer les négociations, proposer des locations de parcelles », recommande M. Singo. Yacouba Dembélé, directeur de l’Office national pour le développement du riz (Ondr) est réaliste sur ce point.
Ce sera au secteur privé de porter à bras-le-corps cette politique rizicole.
« Ici, l’État n’est qu’un facilitateur. Il faut une implication du secteur privé qui va maîtriser l’ensemble des éléments de la chaîne : la production, la transformation, la distribution », a toujours spécifié M. Dembelé.
D’après l’Ondr, la porte est ouverte aux investisseurs dans tous les compartiments du secteur : la production, la transformation, la distribution mais aussi le transport. C’est peut-être dans la maîtrise de cet ensemble que l’autosuffisance en riz sera possible en 2030.
Le problème de compétitivité et le goût des consommateurs

Toutefois, il y a un obstacle de taille sur la route : la concurrence. Les producteurs ne sont pas compétitifs à cause du rapport qualité-prix, qui leur est défavorable. Pour les aider, l’État doit cesser d’importer du riz. Pourtant, les autorités ne peuvent le faire, pour la simple raison que le pays ne produit pas assez de grains.
« Si aujourd’hui nous arrivons à satisfaire la demande, la concurrence disparaîtra d’elle-même », se convainc M. Singo.
Du côté des consommateurs, on n’en est pas si sûr.
« Aujourd’hui, combien d’Ivoiriens consomment-ils le riz local ? », questionne Soumahoro Ben N’Faly, président du mouvement des consommateurs Le Réveil.
« Il faut d’abord tenir compte des habitudes alimentaires des Ivoiriens. Beaucoup préfèrent le riz importé de qualité. Ils vont s’approvisionner au supermarché et dans les grandes surfaces », témoigne-t-il.
D’après M. Soumahoro, c’est là que le bât blesse, parce qu’il y a tout un travail à abattre pour susciter l’engouement autour de cette denrée alimentaire. Comparé à cette tâche herculéenne, produire du riz en quantité suffisante paraît presque aisé.
Raphaël Tanoh
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