Fondateur du Front populaire ivoirien (FPI) et ancien président de la République, Laurent Gbagbo a longtemps incarné une figure centrale de la gauche ivoirienne. Pourtant, au fil des années, plusieurs de ses plus proches compagnons de lutte ont fini par prendre leurs distances avec lui, voire s’opposer ouvertement à ses choix politiques. La récente éviction d’Ahoua Don Mello du PPA-CI, le jour même où ce dernier a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2025, illustre une fois de plus cette dynamique de ruptures successives.
Simone Ehivet Gbagbo, de l’ombre à la rupture
Simone Ehivet, ancienne Première dame et militante historique du FPI, a été l’un des piliers du parcours politique de Laurent Gbagbo. Intellectuelle brillante et ancienne syndicaliste engagée, elle a activement participé aux combats pour la démocratisation de la Côte d’Ivoire. Députée d’Abobo pendant deux législatures, elle s’est imposée comme une figure de proue de l’aile dure du FPI.
Mais la crise postélectorale de 2010-2011 a marqué un tournant dans leur relation, tant politique que personnelle. À son retour d’exil en 2021, Laurent Gbagbo entame une nouvelle étape de sa vie politique sans Simone Ehivet, avec qui il divorce officiellement en juin 2023. Leur séparation symbolise aussi une rupture idéologique, Simone Ehivet poursuivant désormais sa carrière politique à la tête du Mouvement des générations capables (MGC).
Affi, l’héritier contesté devenu adversaire
Premier Premier ministre de Laurent Gbagbo, Pascal Affi N’Guessan fut l’un de ses plus fidèles collaborateurs. Mais leur relation s’est considérablement dégradée après la chute du régime en 2011. Alors que l’ex-enseignant-chercheur à l’Institut d’histoire, d’art et d’archéologie africains (IHAAA) était détenu à La Haye, Affi N’Guessan choisit de reprendre le jeu politique, au grand dam du clan resté fidèle à l’ex-président, conduit notamment par Abou Drahamane Sangaré et Assoa Adou.
Ce conflit de légitimité au sein du FPI finit devant les tribunaux, qui donnent raison à Affi. Faute de conciliation possible, Laurent Gbagbo fonde en 2021 une nouvelle formation politique, le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), affirmant :
« Nous allons contourner l’obstacle et continuer la lutte. »
Blé Goudé, le “fils” devenu rival
Longtemps présenté comme le “fils” politique de Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé a dirigé les “jeunes patriotes” au plus fort de la crise des années 2000. Pourtant, à la suite de leur acquittement par la CPI, les deux hommes suivent des trajectoires divergentes. Refusant de dissoudre son mouvement, le COJEP, comme l’exigeait Gbagbo pour rejoindre le PPA-CI, Blé Goudé choisit de poursuivre son chemin politique en solo.
Le divorce politique devient officiel en 2022, avec des échanges acides par médias interposés. Justin Katinan Koné, porte-parole du PPA-CI, avait donné le ton en soutenant, au sujet de l’ancien patron des “jeunes patriotes”, que :
« Nous ne sommes plus ensemble. Sur le terrain politique, nous sommes adversaires. »
Blé Goudé, de son côté, critique vertement son ancien mentor et ses alliances, notamment avec Guillaume Soro et Tidjane Thiam :
« Méfiez-vous des frustrés politiques. L’homme politique assume. Le frustré revient quand il n’a plus de bonbons ailleurs. »
Koulibaly, l’opposant par principe
Président de l’Assemblée nationale sous Laurent Gbagbo, Mamadou Koulibaly s’est lui aussi éloigné de son ancien camarade de parti. Après avoir brièvement assuré l’intérim du FPI pendant l’arrestation des cadres du parti, il fonde rapidement sa propre formation politique, LIDER. Son désaccord avec la “refondation” prônée par Gbagbo se manifeste par une critique frontale des dérives du régime, qu’il qualifie de :
« Rebfondation »
Si Koulibaly a toujours gardé une certaine réserve dans ses critiques, il n’a jamais cherché à renouer avec le camp Gbagbo, préférant incarner une alternative plus morale et républicaine à la classe politique actuelle.
Une trajectoire semée de désunions
Laurent Gbagbo, en dépit de son aura historique et de son rôle central dans la vie politique ivoirienne, semble être devenu au fil du temps un facteur de division plus que de rassemblement dans son propre camp. Les départs successifs de figures historiques telles que Simone Ehivet, Pascal Affi N’Guessan, Charles Blé Goudé ou Mamadou Koulibaly témoignent d’un malaise persistant autour de sa stratégie politique et de sa gouvernance partisane. À l’approche de la présidentielle de 2025, ces fractures pourraient peser lourd sur ses ambitions et celles du PPA-CI.
Marc Dossa
