Miné par les divisions, les sanctions internes et l’absence de candidat officiel, le PDCI aborde la présidentielle de 2025 dans un climat de désarroi. Le parti fondé par Félix Houphouët-Boigny vit l’une des pages les plus sombres de son histoire politique.
À l’approche de l’élection présidentielle du 25 octobre 2025, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) traverse une zone de turbulences sans précédent, marquée par des contestations internes, des départs de cadres et l’invalidation de la candidature de son président, Tidjane Thiam.
Tout commence en décembre 2023, lorsque Tidjane Thiam, ancien ministre du Plan, est élu à la présidence du PDCI. Mais son élection est contestée en interne, notamment par Valérie Yapo, membre du Bureau politique, qui saisit la justice. Malgré cette contestation interne, l’ancien ministre du Plan et du développement d’Henri Konan Bédié, est confirmé à son poste lors d’un nouveau congrès électif, en mai 2025. Ses détracteurs jugent pourtant cette élection viciée, d’autant plus que le comité électoral n’aurait pas permis d’autres candidatures en dehors de celle de Tidjane Thiam.
Le scrutin est aussi terni par la démission fracassante de l’ancien et emblématique secrétaire exécutif en chef, Maurice Kakou Guikahué, de son poste de conseiller du président du PDCI. « Des décisions majeures sont régulièrement prises au sein du parti sans que je ne sois associé, consulté, ou informé ; des décisions que je découvre dans la presse comme tout militant de base. Les derniers développements de l’actualité politique dans notre parti, notamment la démission du président du parti, en est un exemple. De plus, mon cursus politique et l’enseignement reçu au PDCI ne me permettent pas de m’accommoder avec les méthodes actuelles de gouvernance », charge le professeur de médecine à la retraite, amplifiant ainsi le malaise ambiant au sein du PDCI.
Auparavant, en avril 2025, Tidjane Thiam avait été désigné candidat du PDCI à la présidentielle. Cependant, sa situation vis-à-vis de la Constitution soulevait déjà des interrogations, car il détenait encore la nationalité française au moment de son inscription sur la liste électorale en 2022. Bien qu’il ait entrepris en février 2025 des démarches pour y renoncer, la CEI décide de le radier de la liste électorale.
Cette décision, confirmée par le Conseil constitutionnel en septembre 2025, rend sa candidature irrecevable et plonge le PDCI dans le désarroi. L’espoir des militants de l’ex-parti unique de voir leur formation politique revenir au pouvoir s’éloigne. De plus en plus de voix s’élèvent alors pour dénoncer le management de Tidjane Thiam à la tête du PDCI. C’est le cas du groupe Initiative pour la réconciliation et la sauvegarde du PDCI (IRS PDCI). Le 18 août 2025, face à la presse, l’IRS accuse la direction actuelle de naviguer « sans vision claire », d’improviser ses décisions et d’écarter les militants de base.
« Le PDCI est en péril. Nous ne pouvons plus rester silencieux », accuse cette association qui égrène dix griefs majeurs : le non-respect des textes internes et la création d’organes ad hoc qui « supplantent » les structures statutaires, une stratégie « inexistante » à quelques mois de la présidentielle de 2025, un déficit démocratique interne, marqué par des décisions centralisées et l’étouffement des débats, une gestion jugée opaque et entachée de favoritisme, une communication brouillonne, incapable de mobiliser les troupes, un éloignement de la base militante, abandonnée à son sort et des controverses récentes ayant terni l’image du parti.
En guise de réponse à ces récriminations, le clan Thiam dégaine à nouveau les sanctions. Des membres de l’IRS dont l’ancien député Claude Emolo, sont relevés de leurs fonctions locales. La même mesure frappe Jean-Louis Billon, le grand rival de Tidjane Thiam qui l’avait accusé d’être ‘’hors sol’’, dans une interview à France 24 en décembre 2024. « Un dirigeant de parti politique doit rassembler. Avant Jean-Louis Billon, il a révoqué des cadres qui ont simplement tenu une conférence de presse pour réclamer un bureau politique. C’est dommage. C’est tout ça le PDCI de Thiam. C’est une grosse erreur pour lui de limoger le ministre Jean-Louis Billon de son poste de délégué départemental, parce qu’il est le seul député PDCI au Nord. Quel dirigeant peut perdre toute une région pour une décision aussi incompréhensible ? Il nous donne raison depuis le début. Heureusement que dans les bases du PDCI, les militants ont enfin compris. Jean-Louis Billon est un cadre de valeur », regrette Valérie Yapo.
Pourtant, le PDCI continue d’imposer l’omerta à ses cadres et militants. Dans un communiqué en date du 29 août 2025, la direction du parti défend formellement aux cadres du parti de parler aux médias, sans avoir reçu l’autorisation nécessaire au préalable.
Toutefois, cette mise en garde est loin de dissuader les mécontents au sein de l’ex-parti unique. « Les gens oublient que la démocratie a toujours prévalu au sein de notre grand parti. Ce n’est pas aujourd’hui, que nous allons nous plier au diktat de cette direction qui est coupée de la base. Nous ne pouvons accepter cette culture de la pensée unique », se braque un cadre du PDCI, interrogé par nordsud.info.
« Doit-on encore continuer à laisser aux commandes la même équipe, qui a montré ses limites et anéantir toutes chances de candidature du PDCI ? Non ! Ce n’est pas acceptable », estime l’IRS-PDCI, dans une déclaration en date du 17 septembre. « A la suite de la publication officielle de la liste des candidats retenus par le Conseil Constitutionnel, la candidature de M. Tidjane Thiam a été déclarée irrecevable, pour cause d’irrégularité dans son inscription sur la liste électorale, notamment en ce qui concerne la preuve de sa nationalité au moment de son enregistrement en 2022.
Il s’agit là d’un échec politique lourd de conséquences pour notre parti. Cette situation, douloureuse pour nous tous, ne peut être passée sous silence. Il faut avoir le courage de le dire : notre parti a manqué de préparation rigoureuse pour garantir l’éligibilité de son candidat. Cet échec découle en grande partie d’un manque d’anticipation, de rigueur et de respect des procédures juridiques nécessaires à une telle ambition nationale. La direction actuelle du parti porte une part de responsabilité dans cette issue regrettable », fustige de son côté Pascal Koffi Brou, au nom de la Coalition nationale pour la paix – PDCI.
Dans ce contexte de restriction de la parole, même la députée Yasmina Ouégnin, n’a pu s’empêcher de briser le silence. « Ces 25 dernières années, certaines pratiques se sont présentées comme de véritables obstacles qui ne prennent pas en compte les opinions et approches alternatives, en termes de stratégies. Rarement, la haute direction a eu à se référer principalement à la base. Évidemment, cela a montré ses limites. Or comme le disait si bien Einstein, la folie c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent », relève-t-elle, dans un contexte marqué par une poursuite des défections. C’est le cas de Linda Diplo, ex-déléguée de Grand-Bassam, qui annonce sa démission le 7 septembre avant d’adhérer au parti au pouvoir.
A ce malaise s’ajoute l’absence prolongée de Tidjane Thiam. Parti en mars 2025 à l’étranger, il affirme vivre en « exil » par crainte d’arrestation. Cette position alimente le doute au sein du parti. Certains cadres estiment qu’un dirigeant de l’opposition doit assumer les risques liés à son engagement, rappelant que même Henri Konan Bédié avait été placé en résidence surveillée en 2020.
Entre-temps, le parti continue de commettre des faux pas organisationnels dont la dernière est la nomination annulée pour erreur, de nouveaux membres du Bureau politique. Malgré tout, le clan Thiam continue d’afficher sa combativité. Le 17 septembre 2025, son avocat, Jean-Chrysostome Blessy, assure que « le droit est de notre côté » et que l’espoir d’un retour dans la compétition n’est pas éteint.
Mais pour de nombreux observateurs, l’ancien parti unique, privé de candidat officiel pour la troisième fois en 23 ans, apparaît plus fragilisé que jamais, miné par les divisions, les départs et l’absence de cap clair à l’orée d’une présidentielle décisive.
Marc Dossa
