Irié Tra-Bi Clément: «Nous avons aidé 980 enfants à retrouver leurs familles»

par NORDSUD
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Dans cette interview, le président de l’ONG Cavoéquiva appelle les parents à s’occuper de leurs enfants.

Aujourd’hui, le phénomène des enfants abandonnés prend de l’ampleur en Côte d’Ivoire, du fait de l’irresponsabilité des parents. Est-ce un problème que vous ressentez ici ?

Oui, c’est un phénomène qui est en augmentation et que nous ressentons ici, avec le nombre croissant d’enfants qui arrivent. C’est bien un sujet d’irresponsabilité parentale, puisque certains parents fuient leurs responsabilités, en décidant de ne pas s’occuper de leurs enfants. On observe des parents démunis qui se découragent face à une situation économique difficile, face à des enfants qui ont échappé à leur éducation ou face à des croyances (enfants sorciers, enfants porteurs de malheur). Il y a aussi des enfants qui ont subi des violences sexuelles et qui sont alors rejetés. Un enfant n’est jamais mieux que dans sa cellule familiale. Il est important de rappeler que faire un enfant est un engagement moral de la part des parents, vis-à-vis de cet enfant.

Combien d’enfants Cavoequiva a déjà hébergés depuis sa création ?

L’ONG a vu passer 1.253 enfants vulnérables dans son centre de transit communautaire, mis en place en 2011, pour une durée de présence de 3 mois en moyenne. Néanmoins, de nombreuses jeunes filles sont présentes depuis plusieurs années. Lorsque l’on voit le nombre d’enfants accueillis, on se rend compte qu’il y a un réel besoin de structures d’hébergement pour les enfants vulnérables issus de la rue. Car, c’est en moyenneun enfant qui nous arrive tous les 3 jours. Certains jours, ce sont jusqu’à 5 enfants qui peuvent arriver d’un coup.

Quelles sont les différentes raisons qui ont conduit ces enfants dans cette situation ?

Les enfants qui arrivent au centre de transit sont amenés le plus souvent par la police, après avoir été récupérés dans la rue. Les causes de leur présence dans la rue sont diverses : fugue pour traite, violences physiques et/ou psychologiques, mariage forcé ou exploitation économique, exploitation sexuelle ou viol…

Combien parmi ces enfants avez-vous aidés à retrouver leurs familles ? 

Nous avons déjà eu la joie de pouvoir réunifier 980 enfants depuis que nous avons ouvert le centre de transit. Ces enfants ont retrouvé leurs familles. Cela a été rendu possible grâce à un gros travail de nos équipes qui font l’écoute des enfants pour comprendre ce qu’ils ont vécu et où se trouvent leurs familles. Puis, nous faisons les recherches familiales. Il y a ensuite un processus de médiation qui s’engage avec les parents, afin de les sensibiliser sur leur rôle et la place d’un enfant. Nous faisons cela pour que l’enfant puisse retourner dans sa famille avec un projet de vie concret (scolarisation et/ou mise en apprentissage professionnel), pour ne pas se retrouver à nouveau en situation de vulnérabilité.

Lorsque l’entente est trouvée, l’équipe organise la réunification de l’enfant avec ses parents, et en présence des parties prenantes concernées, notamment, les acteurs et ministères en charge de la protection de l’enfant (ministère de la Femme, de la famille et de l’enfant), les acteurs de la localité de la réunification (quand la réunification se fait à l’intérieur du pays), qui sont très actifs à nos côtés pour lutter contre la présence des enfants dans les rues et la traite des enfants.

Y a-t-il certains enfants qui ne sont pas réunifiés avec leurs familles ?

Nous œuvrons toujours dans l’intérêt supérieur de l’enfant, c’est-à-dire, que l’enfant rejoigne sa cellule familiale. Mais, il existe des cas où la réunification n’est pas possible : nous ne parvenons pas à retrouver les familles, nous ne parvenons pas à faire valider par les familles le projet de scolarisation ou d’insertion professionnelle de l’enfant ; certains parents ne souhaitent pas récupérer leurs enfants et les abandonnent au compte de l’ONG ; le cadre familial n’est pas jugé favorable au retour de l’enfant suite à l’enquête sociale menée…Alors, les enfants restent au centre et sont à la charge de l’ONG.

Les familles que vous rencontrez, en général, montrent-elles de bonnes dispositions à reprendre leurs enfants ?

En général, oui. Mais le processus de médiation est un processus qui prend du temps. Toutes les familles ne sont pas disposées dès le début à rentrer dans le processus. Parfois, quand elles le sont, elles finissent malheureusement par se désengager, préférant laisser leur enfant ici. Cela peut être dû au fait que la réalisation du projet de vie de l’enfant n’est pas toujours une évidence. Ou bien, le droit à la scolarisation n’est pas toujours respecté par les parents, ou encore, peut sembler difficile à mettre en œuvre financièrement, malgré l’engagement de l’ONG à aider les familles les plus démunies, en fournissant des kits scolaires par exemple.

Comment s’assurer qu’une fois dans sa famille, l’enfant ne rencontrera pas les mêmes problèmes qu’avant ?

C’est tout l’intérêt de notre démarche de mise en place d’un projet de vie avec et pour l’enfant, afin de faire respecter les droits de l’enfant et veiller à sa protection et son bien-être.

Le projet de vie est discuté en amont avec l’équipe de protection qui suit l’enfant à l’ONG. Il est discuté avec les parents au moment de la médiation. Un enfant ne repartira dans sa famille qu’une fois que l’ONG aura reçu la preuve de son inscription dans une école ou son inscription pour une formation professionnelle. Mais, surtout, après la prise d’un engagement formel et officiel des parents lors de la réunification, devant les autorités et les acteurs de la protection de l’enfant. En cas de non-respect de cet engagement, les parents s’exposent à la rigueur de la loi.

Que faut-il faire, selon vous, pour mieux protéger les enfants en Côte d’Ivoire ?

La sensibilisation est un enjeu clé. Au sein du système éducatif, en cours d’éducation civique par exemple, il faut intégrer le sujet du droit et des devoirs des enfants. Cela pourrait permettre une sensibilisation globale dès le plus jeune âge.  Il faut également faire des campagnes de sensibilisation, dans les rues, afin d’éduquer et de responsabiliser les parents sur leurs rôles. Il faut les sensibiliser sur les risques pour les enfants d’être dans la rue ou d’être confiés à des personnes qui ne sont pas de la famille. Un parent doit savoir que personne n’est mieux placé que lui-même pour éduquer et prendre soin de son enfant.

Au-delà de votre mission d’hébergement des enfants retrouvés en tant que centre de transit, Cavoequiva a-t-il d’autres cordes à son arc ?

L’action de l’ONG Cavoequiva est, en effet, plus large, puisque notre mission est la promotion du bien-être, la défense des droits de l’homme et en particulier ceux de l’enfant et de la femme. Cela afin d’agir pour la protection des jeunes filles vulnérables en Côte d’Ivoire.

Nous contribuons à la lutte contre la traite et l’exploitation des enfants, en apportant une prise en charge holistique aux enfants et jeunes filles en difficulté, via notre centre de transit communautaire. Et en menant des campagnes de sensibilisation et de prévention autour du droit des enfants et des femmes ; autour de l’importance de l’éducation, et des maladies sexuellement transmissibles.

Interview réalisée par Raphaël Tanoh

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