Kokounseu Madé Benson, président du Collectif des inspecteurs pédagogiques diplômés de l’ENS, basé à l’antenne de la pédagogie et de la formation continue de Man, revient sur les plaies qui gangrènent notre système éducatif.
La ministre Mariatou Koné a évoqué au début de sa mandature la falsification des notes dans certaines écoles. Est-ce une réalité ?
Les problèmes de l’école, nous les connaissons. Avec la politique de l’école obligatoire, du primaire jusqu’en 3ème, les apprenants ne fournissent pas trop d’efforts. On les fait passer facilement en classe supérieure. Cependant, la falsification ne peut pas être l’œuvre d’une autorité administrative de l’éducation nationale.
Pourquoi ?
Depuis 2011, nous avons plusieurs catégories d’enseignants dans les établissements. Il y a eu d’abord les enseignants bénévoles, qui ont donné des cours pendant la crise de 2002 à 2011. Ensuite, les professeurs licenciés recrutés dans le courant de 2005-2006, qui ont été intégrés dans l’enseignement. Il y a également les enseignants bénévoles de la deuxième vague, suivis des enseignants contractuels, de la première vague. Enfin, il y a les professeurs sortis tout droit de l’Ecole normale supérieure (ENS). En plus des enseignants issus de l’ENS, les autres ont été intégrés par décret. Il y a certaines valeurs propres à l’enseignant que ces derniers n’ont pas réussi à intégrer dans leurs habitudes de tous les jours. Il peut arriver que parmi ces enseignants, certains monnaient leurs notes pour salir tous les autres.
Je pense qu’avec un peu de moyen, nous allons redoubler d’effort, au niveau de la déontologie, de l’éthique, pour que la vente des notes puisse cesser.
Comment jugez-vous le niveau des enseignants ?
L’enseignement est un métier qui demande une mise à jour des connaissances de façon perpétuelle. Aujourd’hui, les enseignants ne sont pas véritablement formés sur le terrain. Lorsque nous avons recrutés les contractuels, par exemple, on les a formés seulement pendant 41 jours. L’idéal, c’était qu’une fois dans les salles de classes, par trimestre, nous puissions les regrouper pour les former davantage, pendant deux années. Malheureusement, certains contractuels n’ont pas eu accès à la formation, parce qu’ils étaient dans des zones reculées. L’enseignement n’est pas théorique, mais pratique. Ce n’est que lorsque l’enseignant est en situation dans une salle de classe que vous pouvez déceler ses limites, pour les combler. C’est le premier point que je voudrais souligner à ce sujet.
En ce qui concerne le second point, il faut savoir que même pour les enseignants qui ont reçu une formation classique, les méthodes changent. Il faut s’adapter. Hélas, à cause du nombre restreint d’inspecteurs pédagogiques et de l’absence de moyens à notre disposition, ils ne sont pas suivis de façon régulière. Au niveau académique, avec la réforme LMD (licence-master-doctorat), les choses ont également évolué. Pour un étudiant en LMD qui ne fait pas d’exposés jusqu’à devenir enseignant, la prise de parole en public devient un problème.
Le contenu de la formation au Cafop, à l’ENS, est-il adapté pour de meilleurs enseignants ?
En Côte d’Ivoire, nul ne peut mettre en doute le contenu des curricula de formation, parce qu’il est très bon et riche. Mais la mise en pratique pose problème, compte tenu du passif intellectuel de nos candidats qui accèdent au Cafop. Aujourd’hui, on est en train de véritablement faire une sélection normale des personnes aptes à enseigner à l’école, avec la ministre Mariatou Koné.
Le faible niveau des candidats au concours d’entrée au Cafop a aussi été relevé par moments…
Les candidats aux concours ne les préparent pas avant d’aller composer, parce qu’on les a habitués à sortir de l’argent pour être admis. Les problèmes de l’école sont déjà connus. Il suffit juste de les recenser et trouver les solutions.
Quelles sont ces problèmes ?
Les problèmes de l’école peuvent être classés en trois grands groupes. Il y a d’abord les problèmes d’ordre pédagogique, ensuite les problèmes systémiques et enfin, les problèmes de la gestion des ressources humaines et des infrastructures. Pour le troisième problème, il faut une meilleure répartition des ressources humaines. À Abidjan, par exemple, vous pouvez trouver des enseignants qui ont très peu de temps de cours, alors qu’à l’intérieur, certains en ont trop, à cause des effectifs réduits. On est obligés de faire appel à des bénévoles, des contractuels. Mais, cela ne suffit pas. Pour ce qui est du système, il faut revoir le concours du Cafop. Le concours de recrutement au secondaire également. Il faut y adjoindre des spécialités. Enfin, pour ce qui concerne la pédagogique, il faut donner les moyens aux pédagogues, avec leurs indemnités à la clé, afin qu’ils puissent mieux encadrer les enseignants sur le terrain.
Au niveau des méthodes pédagogiques enseignées à l’école, on constate qu’il y a également trop d’approches…
C’est un travail qui doit être fait à ce niveau. À chaque méthode, il faut des manuels pour l’accompagnement, il faut des gens pour les concevoir. Ensuite, il faut pouvoir enseigner le contenu. C’est ce qui est en train d’être fait en ce moment.
Interview réalisée par Raphaël Tanoh
