Abandonnés par la famille, sans ressources et souvent sans soutien institutionnel, beaucoup d’ex-migrants de retour au pays broient du noir. Et sont tentés de retourner à l’aventure. Immixtion dans un milieu… aventureux.
Ce samedi 21 mai, Yacouba Dosso, secrétaire général de l’Association des migrants pour l’assistance et la réinsertion (Amar) aide son frère à vendre des friperies dans le fourmillement du Black market d’Adjamé. Ce gaillard, dans la trentaine, est revenu le 6 juin 2018, de son aventure en Europe, après être passé par le Mali, le Niger, jusqu’en Libye, en traversant le désert. Tantôt cachés dans des coffres de véhicules ou regroupés dans des camps de fortunes, lui et plusieurs migrants illégaux n’ont jamais atteint leur but. Un vrai fiasco, doublé d’une humiliation avec laquelle Yacouba doit vivre. Car, il a travaillé comme esclave en Tunisie ; il a fait 5 mois de prison à Sabratah (Libye), 4 mois de détention à Zouara (Libye). Et quelques jours de taule à Tripoli, où lui et d’autres migrants illégaux ont été conduits par la marine Libyenne. Après avoir été interceptés dans leur zodiaque, lors de la traversée de la méditerranée. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 1.773 migrants sont morts en 2020 sur les différentes voies européennes.

Regret
Pour se rendre en Europe, ce boy scout a vendu son magasin de friperie, qui lui faisait gagner parfois 300.000 FCFA par mois. Aux yeux des rares personnes à qui Yacouba avait confié cette aventure de 2015, c’était un héros. Mais c’est en zéro que le jeune homme est rentré en 2018. Il doit se battre deux fois plus pour sa femme et son fils qu’il a laissés à la charge de sa famille, dans le modeste quartier d’Abobo Clouétcha. Une situation fréquente. Le taux de migrants de retour en Côte d’Ivoire ayant des enfants à charge est de 45%. Le seul salut de Yacouba vient de son frère, vendeur au Black market, qui lui a demandé de venir travailler à ses côtés. Une générosité sur laquelle il aurait crachée, il y a quelques années.
Lorsque nous le rencontrons, ce samedi, c’est un homme avec des rêves brisés qui essaie de survivre. «Je regrette ce que j’ai fait. On nous a fait croire que c’était facile. Aujourd’hui, je dois recommencer ma vie», nous raconte Yacouba Dosso, qui estime avoir été laissé pour compte. À Tripoli, pendant leur prise en charge par le consulat ivoirien basé en Tunisie et par l’OIM, les migrants illégaux, selon lui, ont reçu des promesses. «Quand nous sommes arrivés, il était prévu qu’on nous aide à avoir des activités génératrices de revenus (AGR). Mais cela fait 4 ans que je suis là, livré à moi-même», regrette-t-il. Le ministère des Affaire étrangères et de l’intégration africaine, dit-il, l’a aidé à passer son permis de conduire, en 2018, dans la Société de transporteurs poids lourds de Côte d’Ivoire. «Ensuite, on nous a demandé de rester à l’écoute. Et plus rien. J’ai un enfant à élever», explique-t-il.
Femmes
Yacouba Dosso n’est pas le seul à broyer du noir, depuis son retour d’aventure. Fidèle Dely, diplômé, voulait lui aussi un mieux-être en se rendant en Italie, puis en France. Après avoir refusé des propositions d’emploi, il s’endette pour s’envoler pour la Tunisie. Et compte sur l’aide d’un réseau de passeurs pour le conduire à Lampedusa. Une pratique courante. D’après l’OIM, plus de 350 migrants se sont endettés dans le cadre de leur projet migratoire.
Mais, comme Yacouba Dosso, l’aventure a tourné court en Libye pour Fidèle. Cet habitant de Yopougon, non loin du palais de justice, se cherche lui aussi, depuis son retour au pays, en 2018. Il vient de Korhogo où une connaissance lui avait proposé du boulot dans une activité minière. Mais l’embauche a fait choux blanc. Revenu à Yopougon, Fidèle frappe à nouveau à toutes les portes, en vain. «C’est une galère que je vis. Ma situation est pire qu’avant. Mais si je suis frustré, c’est parce qu’à notre arrivée à l’aéroport, l’OIM et le ministère de l’Intégration africaine nous a donné seulement de l’argent de poche. Mais, nous étions censés bénéficier d’activités génératrices de revenus», rappelle-t-il. À l’entendre, c’était le deal, pour les ramener au pays.
La majorité des migrants assistés par l’OIM dans leur retour volontaire en Côte d’Ivoire sont des hommes. Cependant, la proportion de femmes reste nettement plus élevée que dans l’ensemble des pays de la sous-région. Parmi elles, Mariam Bamba est l’une des rares femmes ex-migrantes dans le lot. Revenue de son aventure en 2019, cette habitante de Yopougon affirme qu’elle n’a pas de toit et est hébergée par une connaissance. «J’étais secrétaire dans une agence de transit, avant de partir. Aujourd’hui, je gère une cabine téléphonique», soupire-t-elle. Elle aussi attend de l’aide de l’OIM. «Nous avons été tous enregistrés à l’aéroport pour cela», souligne-t-elle. Pleine de regrets, cette aventureuse a tout perdu, jusqu’à l’estime de sa famille.
Ils étaient environ 2.000 au départ, regroupés au sein de l’Amar. Aujourd’hui, leur nombre s’est réduit à environ une centaine, faute de soutien. Parmi eux, quelques ex-migrants comme Adams Dosso, le président de l’Amar, ont tout de même bénéficié d’activités génératrices de revenus. Adams gère un point de transfert d’argent à Abobo Anonkoi extension 3, qui lui a été octroyé par l’OIM.
Travailler pour rembourser
La structure le suit régulièrement pour s’assurer que l’AGR est porteuse. Mais, Adams Dosso est obligé de mener d’autres activités pour pouvoir joindre les deux bouts. Son cas est plus frustrant. Avant de s’envoler pour l’aventure, il attendait son affectation, après avoir été reçu à son concours d’entrée à l’Institut de formation des agents de la santé (Infas), en 2016. Mais, à cause d’un ami qui réside en Tunisie, il a voulu aller poursuivre ses études là-bas. Sans avertir ses parents, il réceptionne l’argent que ledit ami lui envoie pour son passeport et son billet d’avion. Puis, Adams part pour la Tunisie. Sauf qu’une fois là-bas, l’ami en question lui dit qu’il doit travailler comme aide-maçon pour lui rembourser. «Il m’a dit que les frais pour me faire venir lui avaient coûté 600.000 FCFA, alors qu’en réalité il n’avait pas dépensé plus de 300.000 FCFA. J’ai du travailler pour lui rembourser», nous explique Adams que nous rencontrons à Abobo Anonkoi.
En réalité, son ami gère un réseau pour extorquer de pauvres naïfs avides d’aventures, comme lui. Le rêve d’Adams de fréquenter une université tunisienne étant brisé, il décide d’aller en Italie. Mais lui et d’autres migrants clandestins seront interceptés en territoire libyen par des rebelles. Ils sont enfermés dans une prison pendant plusieurs mois, sans vêtement, mal nourris et obligés de faire leurs besoins dans un seau installé dans la pièce. Pour les libérer, on leur demande d’appeler leurs parents afin qu’ils leur envoient de l’argent. Ces derniers, qui n’étaient pas au courant pour la plupart de cette aventure, obéissent. La somme exigée doit aussi leur permettre de poursuivre leur aventure. «On a compris que c’était tout un réseau pour nous extorquer de l’argent. Certains parmi nous sont morts en prison, parce qu’on nous battait. D’autres sont devenus fous. Alors, on les a libérés et laissés dans la rue», relate Adams. L’OIM a recensé ces cas. 29% des migrants revenus ont été identifiés comme nécessitant une assistance spécifique: principalement une maladie physique, des traumatismes psychosociaux.

Méditerranée
Libérés, Adams et ses amis parviendront au bord de la méditerranée où l’aventure s’arrête. Envoyés dans une prison à Tripoli en Lybie, ils décident, entre Ivoiriens, de fonder une association dès leur retour au pays, pour combattre la migration clandestine, par la sensibilisation. Voici comment est née l’Amar. Sauf que les choses ne se passent pas comme prévu.
Adams Dosso reconnaît que beaucoup de ses compagnons n’ont pas eu les mêmes chances que lui, de bénéficier d’une AGR. «Faute de soutiens, ils sont nombreux à avoir repris le chemin de l’aventure. C’est le cas de Koné Aboubacar, Traoré Moussa, Bakayoko Ibrahim… Ils sont repartis pour la plupart en 2020. Et beaucoup continuent de partir», confie-t-il.
Il y a donc urgence, à l’entendre. Une situation ironique. Car, au départ, l’Amar était destinée à décourager les Ivoiriens qui sont tentés par la migration clandestine. Hélas, ce sont ses propres membres qui désertent.
En 2018, ces ex-migrants, dont le président était à cette époque Traoré Moussa, avaient décidé de crier leur ras-le-bol, au siège de l’OIM, aux Deux-Plateaux à Cocody. La manifestation avait tourné au gazage de la police.
Jospeh Jean-Charles Kizerbo, consultant projet au sein de l’OIM, souligne qu’en plus d’assurer le retour des migrants au pays, l’OIM, œuvre, grâce à l’initiative conjointe Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne (Ffue)-OIM, à leur trouver des formations, un soutien à la mise en place d’une activité génératrice de revenus. Selon lui, la plupart des migrants recensés ont (ou auront) un appui dans ce sens. Dans un rapport qu’il a mis à notre disposition, l’OIM souligne avoir en 2017 et 2020, assisté 8.497 migrants ivoiriens dans leur retour volontaire en Côte d’Ivoire. 45% parmi eux souhaitent reprendre l’activité qu’ils exerçaient avant leur départ. La majorité envisagent de retourner habiter en famille, n’ayant plus de logement ni de moyens de subsistance leur permettant de prendre leur propre logement. Mais, surtout, 31% des migrants de retour, seraient prêts à repartir s’ils en avaient l’opportunité par une autre voie.
Raphaël Tanoh
