Une transition démocratique est-elle possible au Soudan? Deux ans après la chute de Omar el-Béchir, de nouvelles tensions entre militants pro-armée et partisans d’un gouvernement civil ont replongé le Soudan dans le cycle de l’instabilité constitutionnelle. Le coup d’État perpétré lundi matin, dénoncé par la communauté internationale, s’est déroulé en plusieurs étapes. Le Premier ministre Abdallah Hamdok, son épouse, nombre de ses ministres et tous les membres civils du Conseil de souveraineté– plus haute autorité de la transition– ont été arrêtés par des militaires. Selon le général Burhane, le Premier ministre est actuellement retenu « chez moi » et est « en bonne santé ».
Retour sur des points pour mieux comprendre la situation au Soudan.
Omar el-Béchir, au pouvoir pendant 30 ans au Soudan, après avoir réussi un coup d’État en 1989, est chassé par l’armée en avril 2019. Pour ce qui est des raisons qui ont poussé l’armée à prendre le pouvoir, cela a beaucoup à voir avec le type de gouvernement ou le type de civils avec lesquels l’armée préfère traiter. Elle veut des civils qu’elle peut contrôler, et le Premier ministre Abdallah Hamdok a clairement indiqué qu’il ne se soumettrait jamais aux souhaits de l’armée, ce qui a rendu impossible sa collaboration avec les dirigeants militaires. Selon Raphaëlle Chevrillon-Guibert, chargée de recherche en sociologie politique à l’Institut de recherche pour le développement et spécialiste du régime soudanais, depuis le début, les militaires ne voulaient pas des civils dans cette transition. «En 2019, quand ils ont fait un coup d’État contre leur propre régime, celui d’Omar el-Béchir, dont ils faisaient partie, ils n’avaient pas du tout prévu d’inclure les civils. Ce sont les civils qui se sont vraiment imposés dans cette transition avec quatre mois de manifestations. Depuis deux ans, il y a toujours eu cette volonté des militaires de circonscrire le pouvoir qu’avaient les civils dans cette transition, voire de les en exclure», souligne-t-elle.
Quelques mois après le début de la contestation contre Omar Béchir, il est finalement déchu par l’armée, qui prend le pouvoir de manière unilatérale. Le 21 septembre dernier, un énième coup d’Etat avait été déjoué à Khartoum. Un épisode de plus d’une longue série de tentatives de putsch lancées à intervalles plus ou moins réguliers depuis 2019. Les partisans d’un pouvoir militaire avaient commencé à mettre la pression sur le gouvernement du Premier ministre d’Abdallah Hamdok, fragilisant encore un peu plus la transition.
Les faits. Le week-end dernier, des centaines de manifestants pro-armée ont organisé un sit-in devant le siège du gouvernement soudanais, à Khartoum, pour réclamer un pouvoir confié aux militaires. Un coup de pression, qualifié par le Premier ministre Abdallah Hamdok de « pire crise » que traverse le pays depuis la destitution d’Omar el-Béchir. Les partisans d’un pouvoir civil, en première ligne de la révolte populaire de 2019 qui voyaient les choses venir avaient dénoncé, eux, un nouveau « coup d’Etat. » Les Forces pour la liberté et le changement (FLC), le bloc civil intégré au Conseil souverain, s’insurgeait contre la pression exercée par les militaires et leurs partisans. Pour Jaafar Hassan, porte-parole du canal historique des FLC, dont une faction séditieuse soutenait le sit-in, il s’agit d’ »un épisode dans le scénario d’un coup d’Etat.
Une division qui symbolise les hésitations de chacun quant à la nature du pouvoir au Soudan. Et le scénario redouté par les civils s’est déroulé ce lundi 25 octobre au matin.
Les raisons économiques. Après des années de récession, le pays est étranglé par une dette colossale de plus de 60 milliards de dollars. Un chômage persistant et des pénuries chroniques de carburant et de devises étrangères assombrissent encore un peu plus le tableau.Les prix ne cessent d’augmenter, ce qui provoque le mécontentement d’une population «à bout de souffle» explique Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS à l’université de Tours. Face à cette situation économique désastreuse, une frange de la population en appelait au pouvoir militaire. Les partisans d’un pouvoir civil, eux, voulaient maintenir la flamme de la révolte d’avril 2019, et tourner définitivement la page du pouvoir militaire.
Réaction possible des putschistes. Certains observateurs croient savoir que si la communauté internationale réagit de façon trop virulente, les militaires pourraient se tourner vers la Russie ou la Chine. Les généraux militaires au Soudan pourraient, par exemple, revenir sur leurs engagements dans la lutte contre le terrorisme ou sur ceux signés avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale concernant l’économie et la dette du pays.
On peut également s’attendre à ce que les militaires traînent des pieds, refusent d’agir sur des dossiers comme le transfert de l’ancien dirigeant el-Béchir à la Cour Pénale Internationale, un sujet qui passionne l’Occident.
Bakayoko Youssouf
