Dans une sous-région fracturée par les transitions militaires et les ruptures diplomatiques, la visite officielle du général Mamadi Doumbouya en Côte d’Ivoire marque une inflexion notable. Reçu avec les honneurs par Alassane Ouattara, ce déplacement symbolise le choix d’un dialogue stratégique entre Abidjan et Conakry, à rebours de la ligne dure adoptée envers d’autres régimes militaires d’Afrique de l’Ouest.
C’est sur invitation personnelle du président ivoirien qu’a eu lieu cette première visite du chef de la transition guinéenne à Abidjan. Mamadi Doumbouya n’a pas manqué de souligner la portée de ce geste. « Je souhaite vous remercier sincèrement pour l’invitation que vous m’avez adressée et l’accueil chaleureux qui a été réservé à ma délégation ainsi qu’à moi-même », a salué le tombeur du président Alpha Condé. Les deux dirigeants ont abordé les relations bilatérales, la sécurité régionale et les perspectives économiques. Pour Alassane Ouattara, l’échange fut « approfondi » et porteur d’un « renforcement des liens historiques » entre les deux pays.
Une diplomatie de respect mutuel
Dans un climat régional tendu, marqué par des relations délicates entre la CEDEAO et les régimes issus de coups d’État, le président ivoirien s’illustre par une approche différenciée envers l’homme fort de Conakry. Plutôt que la rupture, Alassane Ouattara privilégie une posture de compréhension, comme l’a relevé son hôte guinéen. « Depuis notre première rencontre à Conakry, Monsieur le président, j’ai été marqué par votre humilité et le respect que vous avez vis-à-vis du peuple de Guinée. Ces jours, vous avez choisi la voie de la compréhension plutôt que celle du jugement. Nous savons aussi que vous avez joué un rôle auprès de vos pères pour une meilleure compréhension du contexte guinéen », a souligné Mamadi Doumbouya.
Ce choix diplomatique tranche avec la fermeté exprimée envers le Mali, le Burkina Faso ou le Niger, qui ont rompu avec la CEDEAO pour fonder l’Alliance des États du Sahel (AES). À l’inverse, la Guinée, bien qu’ayant renforcé ses liens militaires avec ces pays, demeure officiellement membre de la CEDEAO, malgré des sanctions encore en vigueur. Ce positionnement singulier ouvre une brèche dans la lecture binaire des transitions militaires en Afrique de l’Ouest.
Des échéances différenciées, une attitude nuancée
La Côte d’Ivoire semble fonder sa position sur les engagements formulés par Conakry. Lors de l’Africa CEO Forum, tenu à Abidjan en mai dernier, la Guinée a réaffirmé la tenue d’une élection présidentielle en décembre 2025. Une échéance claire, là où d’autres transitions militaires de la région accumulent reports, incertitudes et accusations de coup d’État fomentées par le gouvernement ivoirien. Ce calendrier permet à Alassane Ouattara de justifier une posture plus ouverte, sans renoncer aux principes démocratiques. « Je forme des vœux pour le bon déroulement du processus engagé en Guinée et vous réaffirme la disponibilité de la Côte d’Ivoire à œuvrer au renforcement des relations historiques d’amitié, de fraternité et de coopération entre nos deux pays », a-t-il déclaré.
Une coopération économique à activer
Malgré une frontière commune, les échanges commerciaux entre les deux pays restent en deçà de leur potentiel. Alassane Ouattara l’a rappelé, « nous avons observé une augmentation dans les échanges commerciaux globaux entre nos deux pays qui ont connu une progression de 78 % l’année dernière. Toutefois, ce niveau d’échanges — environ 100 milliards FCFA — ne reflète pas le potentiel économique de nos deux économies. Nous devons faire plus et mieux. »
Parmi les projets évoqués figurent le bitumage de la route Lola–frontière ivoirienne, la construction du chemin de fer San Pedro–Mont Nimba–Conakry, ainsi qu’un renforcement de la coopération énergétique, dans le sillage de l’appui ivoirien apporté à la Guinée lors de la crise de 2023.
Un signal fort dans un équilibre régional fragile
La réception officielle de Mamadi Doumbouya par Alassane Ouattara s’inscrit dans une stratégie régionale de lucidité et d’ouverture, dans un contexte où la CEDEAO tente de maintenir son autorité. Cette diplomatie de discernement — ni approbation tacite, ni condamnation automatique — positionne la Côte d’Ivoire comme un interlocuteur central.
Alors que les lignes de fracture se multiplient en Afrique de l’Ouest, Abidjan semble vouloir incarner un centre de gravité diplomatique stable, misant sur le dialogue sans renier ses principes. Un pari à double détente, dont le succès dépendra du respect par la Guinée de son calendrier électoral.
Charles Assagba
